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L'or et les banques centrales : la dédollarisation silencieuse qui se compte en tonnes

Depuis 2022, les banques centrales achètent de l'or à un rythme jamais vu depuis la fin de Bretton Woods. En 2025, malgré des prix records, elles en ont encore acquis 863 tonnes. L'or est devenu le deuxième actif de réserve mondial, devant l'euro. Derrière ce mouvement, une diversification stratégique et un bouclier contre les sanctions, mais aussi une vaste zone d'achats non déclarés. Les chiffres, leurs limites, et là où le récit s'emballe.

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Pendant que l’attention se porte sur les taux et l’inflation, un déplacement plus lent se joue dans les coffres des banques centrales. Depuis 2022, elles achètent de l’or à un rythme inédit depuis la fin du système de Bretton Woods, et elles ont continué en 2025 malgré des prix records. Le métal a discrètement dépassé l’euro pour devenir le deuxième actif de réserve mondial, derrière le seul dollar. Ce n’est pas une ruée spéculative, c’est une réallocation stratégique, en partie motivée par la peur des sanctions, et en partie invisible. Voici ce mouvement mis en données, avec ses chiffres, ses angles morts et ses limites.

Une banque centrale détient des réserves pour défendre sa monnaie, régler ses échanges et se prémunir contre les chocs. Pendant des décennies, ces réserves ont été surtout composées de devises, le dollar en tête, placées en bons du Trésor américain. L’or, jugé encombrant et sans rendement, avait été relégué au rang de relique. Depuis le milieu des années 2010, et brutalement depuis 2022, cette hiérarchie se renverse. Le métal redevient un actif monétaire de premier plan, non pour son rendement, mais pour ce dont il protège.

Le retour de l’or dans les réserves

L’ampleur du mouvement se lit dans les flux annuels. Entre 2010 et 2021, les banques centrales achetaient en moyenne 473 tonnes d’or par an. Puis le rythme a doublé : 1 136 tonnes en 2022, le plus haut niveau depuis le début des relevés en 1950, suivi de 1 051 tonnes en 2023 et 1 045 tonnes en 2024, trois années consécutives au-dessus de la barre des mille tonnes. En 2025, les achats ont ralenti à 863 tonnes, en baisse de 21 % sur un an et au plus bas depuis 2021, mais ce chiffre reste près du double de la moyenne de la décennie précédente, et constitue tout de même la quatrième plus forte expansion annuelle jamais enregistrée.

Ce ralentissement de 2025 s’explique surtout par l’envolée des prix, qui a rendu les acheteurs plus prudents, sans entamer leur intérêt de fond. Le quatrième trimestre l’a confirmé, avec un rebond à 230 tonnes. Au total, les banques centrales détiennent désormais autour de 36 000 tonnes d’or, un niveau proche du pic de 38 000 tonnes atteint au milieu des années 1960, à l’apogée de Bretton Woods. Le symbole est fort : les coffres officiels reviennent vers les sommets d’une époque où la valeur des monnaies était directement adossée au métal.

Achats nets d'or des banques centrales En tonnes par an. Source : World Gold Council, Metals Focus. 473 moy. 2010-21 1 136 2022 1 051 2023 1 045 2024 863 2025 Trois années au-dessus de 1 000 tonnes, puis un ralentissement en 2025, toujours loin au-dessus de la norme.
Après trois années record au-dessus de 1 000 tonnes, les achats ont ralenti à 863 tonnes en 2025 sous l'effet des prix, sans retomber vers la moyenne de la décennie 2010. Source : World Gold Council (données à fin décembre 2025).

Qui achète

Le mouvement est concentré, et largement mené par les économies émergentes. En 2025, la Pologne a été le premier acheteur pour la deuxième année consécutive, avec 102 tonnes ajoutées, portant ses réserves à 550 tonnes, soit environ 28 % de ses réserves totales, son gouverneur ayant évoqué une cible de 700 tonnes. Le Kazakhstan a ajouté 52 tonnes, sa plus forte hausse annuelle depuis 1993. La République tchèque a acheté de l’or pour le trente-quatrième mois consécutif, atteignant 72 tonnes, avec un objectif de 100 tonnes en 2028. La Turquie a ajouté 27 tonnes, et le Brésil est revenu sur le marché avec 43 tonnes, portant ses réserves à 172 tonnes.

Le cas de la Chine mérite une attention particulière. La Banque populaire de Chine a déclaré une hausse de 27 tonnes en 2025, portant ses réserves officielles à 2 306 tonnes, soit un peu moins de 9 % de ses réserves totales, et son quatorzième mois consécutif d’achats déclarés. Mais ces chiffres officiels sont largement soupçonnés de sous-estimer la réalité, plusieurs analyses indépendantes évoquant des avoirs bien supérieurs. Au-delà des plus gros acheteurs, une longue traîne d’institutions a continué d’ajouter de l’or par petites quantités. L’enquête annuelle du World Gold Council confirme cette dynamique : 95 % des banques centrales interrogées s’attendent à une hausse des réserves mondiales d’or sur douze mois, un record, et 43 % prévoient d’augmenter leurs propres avoirs, contre 29 % un an plus tôt, aucune n’anticipant de réduction.

L’or, deuxième actif de réserve mondial

Le basculement le plus spectaculaire est de niveau, pas de flux. Selon le rapport de la Banque centrale européenne sur le rôle international de l’euro, publié en juin 2025 sur données de fin 2024, l’or représentait environ 20 % des réserves officielles mondiales en valeur de marché, dépassant pour la première fois l’euro, à environ 16 %, et se plaçant juste derrière le dollar, à environ 46 %. La trajectoire est nette : la part de l’or n’était que de 11,6 % en 2018. Combinée à des prix records, l’accumulation a propulsé le métal au rang de deuxième actif de réserve mondial.

Une précision de rigueur s’impose ici, car deux mesures coexistent et sont souvent confondues. La statistique de la BCE porte sur les réserves totales, devises et or compris, et c’est dans ce cadre que l’or dépasse l’euro. La base COFER du Fonds monétaire international, elle, ne mesure que la composition en devises des réserves de change, hors or : dans ce périmètre, le dollar pèse encore autour de 58 %, contre près de 70 % en 2000. Les deux lectures disent la même tendance de fond, l’érosion lente de la place du dollar, mais elles ne se rapportent pas au même dénominateur. La nuance compte, et elle distingue une réallocation graduelle d’un effondrement qui n’a pas eu lieu.

Réserves officielles mondiales, fin 2024 Réserves totales, or compris, en valeur de marché. Source : BCE. dollar 46 % or 20 % euro 16 % autres 18 % L'or a dépassé l'euro pour la première fois, sur fond de prix records et d'achats massifs. À ne pas confondre avec la base COFER du FMI, qui ne couvre que les réserves de change, hors or : dans ce périmètre, le dollar pèse encore environ 58 %, contre près de 70 % en 2000.
Fin 2024, l'or représentait environ 20 pour cent des réserves officielles mondiales, devant l'euro et derrière le dollar. La mesure COFER, restreinte aux devises, donne une part du dollar bien plus élevée. Sources : BCE, rapport sur le rôle international de l'euro (juin 2025) ; FMI, COFER.

Pourquoi : diversification et bouclier géopolitique

Le moteur de cette accumulation a changé de nature. Historiquement, le prix de l’or évoluait à l’inverse des taux réels, montant quand l’inflation rongeait les monnaies. Cette relation s’est brisée après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Désormais, le métal suit davantage la logique du risque géopolitique que celle de l’inflation seule. L’enquête de la BCE auprès des banques centrales le confirme : deux tiers détiennent de l’or pour diversifier, et deux cinquièmes pour se protéger d’un risque géopolitique.

La raison profonde tient en un mot, les sanctions. Un bon du Trésor américain peut être gelé, un accès au réseau de paiement interbancaire peut être coupé, mais une tonne d’or stockée dans un coffre national ne se confisque pas à distance. L’or est un actif sans contrepartie et sans émetteur, indépendant de toute autorité politique. La BCE relève d’ailleurs que, dans cinq des dix plus fortes hausses annuelles de la part de l’or dans les réserves d’un pays depuis 1999, ce pays avait été sanctionné l’année même ou l’année précédente. La Russie a accumulé plus de la moitié de la hausse de ses réserves officielles d’or depuis 2014, en pleine politique de dédollarisation après l’annexion de la Crimée. La Turquie, l’Inde et la Chine ont, à elles trois, ajouté plus de 600 tonnes depuis fin 2021. L’or est redevenu une assurance contre la mise au ban du système financier dominé par le dollar.

L’angle mort : l’achat opaque

Tout cela se heurte à un problème de mesure, et c’est précisément le terrain de ce journal. Une part considérable des achats échappe à la déclaration officielle. Pour 2025, l’écart entre les estimations des cabinets spécialisés et les données publiquement rapportées suggère qu’environ 57 % des achats des banques centrales sont restés opaques. Autrement dit, certaines institutions ajoutent de l’or à leurs réserves sans le déclarer immédiatement, une pratique récurrente ces dernières années, souvent pour ne pas perturber le marché ou préserver une marge stratégique.

L'achat déclaré, et l'achat opaque Estimation de la part non déclarée des achats officiels en 2025. Source : World Gold Council, Metals Focus. DÉCLARÉ (environ 43 %) NON DÉCLARÉ (environ 57 %) La majorité des achats officiels de 2025 n'apparaît pas immédiatement dans les statistiques.
En 2025, l'écart entre estimations indépendantes et données déclarées suggère que près de 57 pour cent des achats officiels d'or sont restés opaques. Source : World Gold Council, estimations Metals Focus.

Cette opacité a une conséquence directe : le mouvement réel de réallocation vers l’or est probablement plus ample que ne le disent les chiffres publics, et sa cartographie reste incomplète. La Chine en est l’exemple le plus discuté, ses déclarations officielles paraissant prudentes au regard des estimations indépendantes. Rendre visible cette part cachée, c’est mesurer plus justement la vitesse réelle de la diversification hors du dollar.

Les limites du récit

Reste à ne pas surinterpréter. Le dollar n’est pas détrôné. Il pèse encore environ 46 % des réserves totales et 58 % des seules réserves de change, et il domine toujours le commerce mondial, la dette et les marchés de financement décrits dans notre série sur la plomberie du dollar. L’or, malgré sa progression, reste un deuxième loin derrière. Le rythme d’achat a d’ailleurs ralenti de 21 % en 2025, et des prix au-dessus de 4 000 dollars l’once pourraient continuer de tempérer la demande. Le métal ne verse aucun rendement, coûte à stocker et à assurer, et la BCE note elle-même que son offre pourrait répondre de façon élastique à une demande soutenue, via les stocks déjà hors sol.

Il s’agit donc d’une diversification graduelle, motivée par la prudence et la géopolitique, pas d’un basculement monétaire soudain. C’est exactement la nuance que nous développons dans notre analyse dédollarisation, récit contre chiffres, et qui prolonge notre travail sur le rôle international du dollar et ses marchés offshore. La bonne lecture n’est ni le triomphalisme de la fin du dollar, ni le déni d’un mouvement réel. C’est un déplacement lent, massif en cumul, partiellement invisible, et qui dit moins une foi nouvelle dans l’or qu’une défiance croissante envers un système de réserve qui peut être gelé d’un trait de plume.

La leçon durable est là. Quand des dizaines de banques centrales se mettent, année après année, à préférer un actif sans rendement à la dette de la première puissance mondiale, elles n’expriment pas un pari de marché, mais une prime d’assurance contre le risque politique. Le prix de cette assurance se compte en tonnes, et une bonne partie se paie en silence.


Sources principales : World Gold Council, Gold Demand Trends, année pleine 2025 et statistiques mensuelles des banques centrales (achats nets de 863 tonnes en 2025, moyenne 2010-2021 de 473 tonnes, records de 1 136 tonnes en 2022, 1 051 en 2023 et 1 045 en 2024, part non déclarée d’environ 57 %, enquête annuelle auprès des banques centrales) ; Banque centrale européenne, « The international role of the euro » (juin 2025) et l’encadré « Gold demand: the role of the official sector and geopolitics » (part de l’or à environ 20 % des réserves officielles fin 2024, devant l’euro, derrière le dollar ; lien entre sanctions et accumulation) ; Fonds monétaire international, base COFER (part du dollar dans les réserves de change) et International Financial Statistics ; Arslanalp, Eichengreen et Simpson-Bell, « Gold as international reserves: a barbarous relic no more? » (2023). Chiffres et dates vérifiés un à un ; les données déclarées sont sujettes à révision et à une part d’achats non rapportés.

Cet article ne constitue en aucun cas un conseil en investissement.

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