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Dédollarisation : le récit face aux chiffres
Le mot est partout, la chose l'est beaucoup moins. Part du dollar dans les réserves, les paiements et le change : ce que disent les données primaires (FMI, SWIFT, BIS, World Gold Council), et pourquoi « dédollarisation » nomme mal ce qui se passe.
Le terme « dédollarisation » s’est installé dans le commentaire macro comme une évidence. Confronté aux données primaires, il décrit pourtant mal la réalité : la part du dollar s’érode lentement, surtout par effet de change, aucune devise rivale n’émerge, et le seul mouvement franc est ailleurs, dans l’or. Tour d’horizon chiffré.
Le mot et la chose
Une dédollarisation digne de ce nom supposerait deux choses simultanées : un recul durable du dollar dans les réserves, les paiements, le change et la facturation, et la montée d’un substitut crédible. Le récit dominant tient l’un et l’autre pour acquis. Les séries officielles racontent une histoire plus précise, et nettement moins spectaculaire.
Les réserves : une érosion lente, et surtout comptable
La part du dollar dans les réserves de change mondiales s’établissait à 56,92 % au troisième trimestre 2025 selon le COFER du FMI, contre près de 71 % en 2000. Le déclin de long terme est réel : environ quatorze points en vingt-cinq ans. Mais sa lecture trimestrielle prête à confusion. Le FMI a montré que près de 92 % de la baisse enregistrée au deuxième trimestre 2025 tenait à des effets de change, et non à des ventes de dollars : les réserves étant valorisées en dollars, un euro qui s’apprécie gonfle mécaniquement la part de l’euro et réduit celle du billet vert, sans qu’aucune banque centrale n’ait bougé. À taux de change constants, la part du dollar n’avait quasiment pas reculé. Le CEPR allait dans le même sens en mai 2026 : l’agrégat reflète souvent la concentration des gros détenteurs et la valorisation, davantage que des arbitrages contre le dollar, dont les déterminants restent classiques, exposition commerciale et composition de la dette externe.
Le yuan ne prend pas le relais
Pour qu’il y ait dédollarisation, il faudrait un successeur. Or la devise désignée d’office, le yuan, ne joue pas ce rôle. Sa part dans les réserves atteignait 1,93 % au troisième trimestre 2025, en recul par rapport aux 1,99 % du trimestre précédent. Dans les paiements internationaux, il pesait 2,73 % au niveau mondial en décembre 2025 et 2,13 % hors zone euro, au sixième rang, SWIFT notant lui-même que la monnaie chinoise « perd du terrain ». Surtout, quand le dollar cède des parts dans les paiements, c’est l’euro qui en récupère l’essentiel, environ 60 % selon SWIFT, suivi de la livre, du yen et du franc suisse. Le yuan n’est pas le bénéficiaire du mouvement. La diversification se fait vers un panier de devises secondaires, le poste « autres monnaies » du COFER, monté à 20,82 %, qui agrège dollar australien, dollar canadien, franc suisse, won ou couronnes nordiques.
Les tuyaux restent au dollar
Au-delà des réserves, l’infrastructure du système demeure dollarisée. Le billet vert assurait environ 59 % des paiements transfrontaliers hors zone euro fin 2025, très loin devant toute autre monnaie, avec un repli modeste de l’ordre de 1,8 point en deux ans. Sur le marché des changes, le dollar figurait d’un côté de près de 88 % des transactions selon la dernière enquête triennale de la BIS, et il reste la monnaie de facturation dominante du commerce et des matières premières. Aucun de ces compartiments ne montre de bascule.
Ce qui bouge vraiment : l’or
Le seul mouvement franc est ailleurs. Les banques centrales ont acheté plus de 1 000 tonnes d’or par an en 2022, 2023 et 2024, avec un record de 1 082 tonnes en 2022, niveau inédit depuis 1950, soit environ le double du rythme de la décennie 2010-2021. L’année 2025, à 863 tonnes, marque un ralentissement lié aux prix records, mais reste très au-dessus de la moyenne historique, avec vingt-trois pays acheteurs au premier semestre. Sous l’effet conjugué des achats et de la flambée du métal, l’or représentait environ 17 % des réserves mondiales fin 2024 et s’approchait d’un quart fin 2025. Les moteurs sont documentés : le gel d’environ 300 milliards de dollars d’avoirs russes en 2022 a agi comme un signal, et les travaux d’Arslanalp, Eichengreen et Simpson-Bell établissent un lien entre exposition aux sanctions et hausse de la part d’or. Le rapatriement suit la même logique : 68 % des banques centrales stockent désormais l’essentiel de leur or sur leur sol, contre la moitié environ en 2020. La Pologne illustre la tendance, avec 550 tonnes représentant près de 28 % de ses réserves, et une cible portée à 30 %.
Diversification, pas substitution
Mises bout à bout, les données dessinent une diversification à la marge, vers l’or et un panier de devises secondaires, motivée par le risque de sanctions et par la valorisation, et non l’abandon coordonné du dollar ni l’avènement d’un rival. La domination du billet vert s’effrite par les bords, lentement, sans être remplacée. « Dédollarisation » suremploie un mot pour un phénomène plus étroit : une couverture, pas une rupture. Le jour où le yuan, ou tout autre candidat, franchira durablement le seuil des paiements et des réserves, le terme deviendra exact. Les chiffres de 2026 n’y sont pas.
Sources principales : FMI, COFER (T3 2025) et blog « Dollar’s Share of Reserves Held Steady When Adjusted for FX Moves » (octobre 2025) ; CEPR, « The dollar’s status through the lens of foreign exchange reserves » (mai 2026) ; SWIFT, Global Currency Tracker (janvier 2026) ; BIS, Triennial Central Bank Survey (2022) ; World Gold Council, Gold Demand Trends ; Brookings, « How important are central bank holdings of gold ? » (février 2026) ; Arslanalp, Eichengreen et Simpson-Bell.
Cet article ne constitue en aucun cas un conseil en investissement.
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