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Le grand péage de la facture, 1/5 : le portail amputé

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Analyse complète

En août 2022, Bercy annonçait la construction d’un portail public qui permettrait aux entreprises, notamment aux plus petites, de passer à la facture électronique avec un service gratuit et minimal. Deux ans plus tard, l’État conservait l’annuaire central et le concentrateur fiscal, mais supprimait la porte d’entrée destinée aux entreprises. L’émission et la réception des factures B2B seraient assurées par des plateformes privées agréées.

Les documents publics racontent une histoire plus embarrassante qu’un simple changement technique. Dès mai 2022, la Direction interministérielle du numérique constatait que l’État n’avait pas encore arbitré sans ambiguïté la frontière entre son service gratuit et le marché des opérateurs privés. Le premier avis a pourtant été rendu sur un périmètre partiel afin de permettre le lancement des marchés de réalisation. Le contrat principal a été signé en août. Cinq mois plus tard, le coût avait fortement augmenté et le chemin critique du projet restait décrit comme « ambigu ou incertain ».

Le chiffre qui manque est plus précis que les 267,7 millions d’euros aujourd’hui associés à l’ensemble de la réforme : combien l’État a-t-il réellement payé pour la porte publique qu’il a finalement supprimée ?

Ce premier volet ouvre l’enquête Le grand péage de la facture. Il reconstruit la décision française à partir des rapports de la DGFiP, des avis de la DINUM, des contrats de transformation, des annonces de marchés et des réponses du Gouvernement au Parlement. Il sépare ce que les documents établissent de ce qu’ils ne permettent pas encore de chiffrer.

À retenir

  • Le portail gratuit appartenait au compromis français dès le rapport remis au Parlement en 2020.
  • Sa fonction déclarée était aussi économique : limiter le coût d’entrée des TPE et PME qui ne disposaient pas de logiciel adapté.
  • En mai 2022, la DINUM distinguait encore deux projets possibles, l’un minimal, l’autre très ambitieux, sans arbitrage explicite entre eux.
  • Le marché principal de construction a été notifié le 9 août 2022 au groupement Capgemini Technology Services et CGI France.
  • En octobre 2024, Bercy a supprimé le guichet B2B public tout en conservant l’annuaire, le concentrateur et la collecte fiscale.
  • Les valeurs publiées des marchés ne disent pas combien a été payé, commandé, réceptionné ou réutilisé. Le coût de la brique amputée reste donc à établir.

Le compromis de 2020

La réforme française naît avec quatre promesses : automatiser la lutte contre la fraude à la TVA, réduire les tâches administratives, préparer le pré-remplissage des déclarations et offrir à l’État une vision plus rapide de l’activité économique.

Le rapport de la DGFiP remis au Parlement en octobre 2020 examine deux architectures. Dans le modèle en V, toutes les factures passent par la plateforme publique. Dans le modèle en Y, des opérateurs privés certifiés peuvent transmettre directement les factures, tandis que la plateforme publique centralise les informations destinées au fisc.

La France choisit le Y. Ce choix doit préserver l’écosystème existant sans abandonner les entreprises les moins équipées. Le rapport prévoit, dans tous les scénarios étudiés, une plateforme publique gratuite permettant de transmettre, déposer ou saisir une facture en ligne et de la recevoir. Pour les petites structures travaillant encore avec du papier, un traitement de texte ou un PDF, le portail public doit également proposer la saisie et la conversion vers un format structuré.

Le rapport traite cette fonction comme le volet social du compromis, bien au-delà d’un simple confort. Les entreprises déjà équipées continuent à utiliser leurs opérateurs. Celles qui partent de zéro disposent d’une voie publique pour satisfaire l’obligation sans acheter immédiatement une suite comptable ou un abonnement supplémentaire.

Le rapport identifie d’ailleurs clairement la tension. Les représentants des opérateurs de dématérialisation souhaitent que le portail public se limite aux fonctions réglementaires. D’autres organisations, dont des représentants de PME, considèrent au contraire ses fonctions comme essentielles. Le projet doit donc tracer une frontière entre un socle public gratuit et les services privés à valeur ajoutée.

Le contrat de transformation financé par le Fonds pour la transformation de l’action publique traduit cette promesse en quatre briques :

  1. une fonction d’e-invoicing pour déposer, transmettre et suivre les factures ;
  2. un annuaire pour trouver l’adresse électronique du destinataire ;
  3. une fonction d’e-reporting pour les transactions hors facturation B2B domestique ;
  4. un concentrateur chargé d’alimenter le système d’information de la DGFiP.

La pièce supprimée en 2024 peut donc être nommée sans ambiguïté : le guichet d’e-invoicing directement accessible aux entreprises privées. L’annuaire, le concentrateur et la transmission des données fiscales restent en construction ou en exploitation.

Le changement d’architecture du portail public de facturationAvant octobre 2024, les entreprises devaient pouvoir choisir entre le portail public gratuit et une plateforme privée. Après le recentrage, elles doivent passer par une plateforme privée agréée, tandis que l’État conserve l’annuaire, le concentrateur et la collecte fiscale.RECENTRAGE DU PORTAIL PUBLICArchitecture prévue jusqu’en 2024, puis architecture recentréeMODÈLE INITIAL : DEUX PORTES D’ENTRÉEChaque entreprise choisit sa voie pour émettre ou recevoir.ENTREPRISEfacture B2BCHOIX Aportail publicservice minimal gratuitCHOIX Bplateforme privéeservices commerciauxPPF CENTRALannuaire + donnéesvers la DGFiPAPRÈS OCTOBRE 2024 : UNE PORTE PRIVÉE OBLIGATOIREL’État reste au centre du routage et de la collecte fiscale.ENTREPRISEfacture B2BPASSAGE OBLIGÉplateforme agrééeopérateur privéANNUAIREpublicroutageCONCENTRATEUR PUBLICdonnées fiscalesvers la DGFiPCE QUI A ÉTÉ SUPPRIMÉSaisie, dépôt, émission et réception B2Bdirectement via un guichet public gratuit.Sources : DGFiP 2020, spécifications PPF, Bercy 15 octobre 2024.
Le PPF n’a pas disparu. Sa fonction directement accessible aux entreprises privées a été retirée ; l’annuaire, le concentrateur et la transmission à la DGFiP restent publics.

Mai 2022 : le rôle de l’État reste indécis

Le premier avis de la DINUM, daté du 19 mai 2022, change la lecture du projet.

L’organisme chargé de sécuriser les grands systèmes numériques de l’État reçoit un dossier incomplet. Le cadrage du second volet, celui qui doit adapter les systèmes de la DGFiP à la collecte et à l’exploitation des nouvelles données, n’est pas terminé. La DINUM précise que cette saisine partielle déroge au principe selon lequel la viabilité d’un projet s’évalue sur l’ensemble de son périmètre.

La raison est écrite : il faut lancer sans attendre les marchés de réalisation du premier volet, confié à l’Agence pour l’informatique financière de l’État.

À ce stade, le projet vise environ quatre millions d’entreprises et deux milliards de factures B2B par an. La construction est évaluée à 86 millions d’euros, 132,9 millions avec deux années de fonctionnement. Le seul premier volet est estimé à 44,3 millions.

Le point décisif concerne pourtant la nature même du portail, davantage que le montant.

La DINUM distingue deux options. La première est une plateforme publique minimaliste, laissant aux opérateurs privés les fonctions plus avancées et une part substantielle du marché. La seconde est une plateforme publique ambitieuse, capable de couvrir presque tous les besoins et de capter une part importante des utilisateurs.

Les documents remis à la DINUM laissent ce choix sans arbitrage clair. Des informations données oralement semblent alors orienter l’équipe vers l’option ambitieuse.

La réserve formulée est remarquable. Avant de finaliser le choix, l’État doit expliquer aux prestataires privés le périmètre qu’il couvrira et celui qu’il s’engage à laisser libre, afin qu’ils puissent investir sans redouter une offre publique gratuite concurrente.

Deux risques sont identifiés :

  • une facture publique plus élevée si le portail devient la solution dominante ;
  • une contestation politique ou juridique par les entreprises du secteur qui estimeraient avoir été évincées.

La pièce établit une tension économique explicite. Elle ne démontre ni lobbying occulte, ni favoritisme, ni entente avec les opérateurs : la frontière entre service public et marché privé constituait un arbitrage économique explicite, toujours imparfaitement fixé lorsque l’État cherchait à engager les prestataires chargés de construire le système.

La même note indique que tous les coûts ne figurent pas encore dans l’évaluation MAREVA. Le budget de construction de 86 millions est donc qualifié d’incomplet. La Direction du Budget demande que le financement du projet et de ses dépenses récurrentes soit sécurisé.

Le contrat part

Le 9 août 2022, l’AIFE attribue le marché principal au groupement formé par Capgemini Technology Services et CGI France. L’avis d’attribution publié au Journal officiel de l’Union européenne couvre trois missions :

  • concevoir et développer la plateforme publique B2B ;
  • assurer sa maintenance applicative et technique ;
  • migrer les données et l’activité B2G de Chorus Pro vers la nouvelle plateforme.

La procédure avait été estimée à 40 millions d’euros. La valeur d’attribution publiée est de 21,17 millions d’euros. Deux offres ont été reçues.

La valeur d’attribution décrit le contrat retenu, pas la dépense constatée. Un contrat informatique peut combiner forfait, bons de commande, options, prestations déclenchées progressivement, révisions et avenants. Le montant payé ne peut être reconstruit à partir du seul avis d’attribution.

Huit jours plus tard, Bercy présente l’opération comme une étape décisive. Le communiqué promet toujours aux entreprises un choix entre une plateforme privée et le portail public. Ce dernier doit fournir aux plus petites un socle minimum à coût réduit.

Le discours officiel passe sous silence le cadrage encore inachevé trois mois plus tôt et la demande de la DINUM de clarifier l’espace laissé au marché.

Janvier 2023 : 122 millions et un chemin critique encore incertain

Le second avis de la DINUM, rendu le 12 janvier 2023, porte enfin sur l’ensemble du projet.

Le chiffrage atteint désormais 122 millions d’euros pour la construction et 210 millions en incluant deux années de fonctionnement, avec une hypothèse de 44 millions par an en régime de croisière.

Les quatre premières réserves sont considérées comme traitées. Une cartographie distingue désormais les fonctions couvertes, la « liste verte », de celles qui ne le seront pas, la « liste rouge ». Le dialogue compétitif a aussi permis de réviser la répartition entre prestations forfaitaires et bons de commande avant la notification du 9 août.

Ces deux listes sont absentes des pièces publiques consultées. Elles sont pourtant décisives : elles permettraient de comparer la frontière public-privé arrêtée en 2022 avec le périmètre finalement supprimé en 2024.

Le reste de l’avis demeure sévère.

L’équipe ne dispose pas encore d’indicateurs de référence permettant de suivre l’avancement, la performance ou l’impact. Le chemin critique du projet complexe reste « ambigu ou incertain ». Certaines études amont ne sont pas terminées. Les choix d’architecture, la stratégie de tests, l’analyse de sécurité, la migration des factures existantes et la minimisation des données doivent encore être finalisés.

La DINUM constate également que les cas d’usage rendus possibles par la masse de données ne sont pas décrits en détail, hors pré-remplissage de la TVA et visualisation. Leur développement peut pourtant modifier le planning, le budget et certains choix structurants.

L’infrastructure du volet DGFiP ne respecte pas encore la doctrine « cloud au centre » sans dérogation. L’objectif d’accessibilité est fixé à 75 % de conformité au RGAA alors que la réglementation exige une conformité complète. L’analyse globale des risques de sécurité reste à mener.

Ces constats ne prouvent pas que la plateforme était condamnée. Ils fixent la chronologie : le marché principal était signé depuis cinq mois lorsqu’un avis de l’État relevait encore l’absence d’indicateurs stabilisés, des études inachevées et un chemin critique incertain.

L’OCR, contrat le plus proche de la brique supprimée

La reconnaissance optique des caractères paraît secondaire. Elle se trouve pourtant au cœur de la promesse faite aux petites entreprises.

Une TPE qui produit une facture dans un traitement de texte ou un tableur peut l’exporter en PDF. Ce PDF reste lisible par un humain, mais il ne contient pas forcément les données structurées exigées par la réforme. Le portail public devait donc extraire les informations, les présenter à l’utilisateur pour validation et produire une facture compatible.

La DINUM signale en mai 2022 une trajectoire de coût particulièrement élevée pour ce traitement des PDF : 21 millions d’euros en 2025, 27,1 millions en 2026, 17,6 millions en 2027 puis 10,5 millions en 2028, avant une extinction supposée en 2029 grâce à la généralisation des formats structurés.

Ces montants sont des projections de fonctionnement, pas le prix d’un contrat ni des sommes décaissées.

L’AIFE lance ensuite le marché AO_OCR_2022. Son avis d’attribution européen décrit précisément un service SaaS destiné aux factures PDF déposées sur le PPF, avec paramétrage, maintenance évolutive et réversibilité.

Le besoin était estimé à 18,5 millions d’euros sur six ans. La partie à bons de commande pouvait atteindre 30 millions. Everial remporte le contrat le 20 avril 2023 avec une valeur publiée de 7,54 millions d’euros.

Trois chiffres coexistent donc :

  • une trajectoire de coûts d’usage modélisée par la DINUM ;
  • une estimation de marché ;
  • une valeur d’offre retenue.

Ces trois repères laissent inconnue la somme effectivement commandée ou payée par l’AIFE.

Le contrat OCR constitue néanmoins la piste la plus directement rattachée à la fonction supprimée. Son objet vise les PDF déposés par les entreprises sur le guichet public. Après octobre 2024, ce dépôt B2B direct disparaît.

La question documentaire devient très concrète :

Combien a été payé pour développer, paramétrer et exploiter l’OCR du guichet B2B, et le service a-t-il été arrêté, réduit ou réutilisé pour Chorus Pro et la facturation du secteur public ?

Un montant de 7,54 millions présenté comme « gaspillé » serait infondé. La réponse exige les bons de commande, factures, procès-verbaux de recette, statistiques d’utilisation, avenants et documents de réversibilité.

En 2023, la promesse survit au report

Le 28 juillet 2023, le Gouvernement repousse l’entrée en vigueur initialement prévue en juillet 2024.

Le communiqué invoque le temps nécessaire à la réussite de la réforme. Il décrit encore le portail public comme le garant d’un socle minimum à coût contenu. Les plateformes privées et le guichet public continuent officiellement de coexister.

Un mois plus tard, dans une réponse publiée par le Sénat, Bercy défend encore le choix public. Le portail doit répondre aux préoccupations des PME, permettre un passage à coût contenu et proposer une conservation des factures plus limitée que celle des offres privées. Le Gouvernement mentionne également l’accueil favorable réservé à cette solution lors d’une expérimentation auprès de petites entreprises.

Treize mois avant son amputation, le guichet public reste donc présenté comme une garantie pour les entreprises les moins numérisées.

Cette séquence pose une question de date. Le Gouvernement annonce le report en juillet 2023. Les acteurs comprennent que le PPF a pris du retard. À quel moment l’administration considère-t-elle que le service direct aux entreprises doit disparaître ? À quelle date les ministres en sont-ils informés ? Les communiqués ne répondent pas.

Les comptes rendus de comités de pilotage, les notes adressées à la Direction du Budget et les arbitrages ministériels permettraient de replacer le basculement entre l’été 2023 et octobre 2024.

Octobre 2024 : le guichet public disparaît

Le communiqué du 15 octobre 2024 tient en quelques paragraphes.

Plus de 70 plateformes privées ont alors obtenu une immatriculation sous réserve. Bercy y voit la preuve d’un écosystème suffisamment préparé pour répondre aux besoins des entreprises. Le projet public se concentrera sur l’annuaire des destinataires et le concentrateur chargé de transmettre les données à l’administration.

La justification officielle associe calendrier et budget : le recentrage doit permettre de respecter les échéances prévues pour septembre 2026 et les moyens définis.

Le mot « abandon » peut induire en erreur. Le PPF reste une infrastructure publique majeure. Il tient l’annuaire qui indique où acheminer chaque facture. Il reçoit les données réglementaires extraites par les plateformes. Il alimente la DGFiP. Chorus Pro continue par ailleurs de servir la facturation du secteur public.

La partie supprimée est celle que les entreprises privées auraient utilisée elles-mêmes pour émettre, recevoir et suivre leurs factures B2B.

La réponse du Gouvernement à l’Assemblée nationale publiée en juin 2025 complète la doctrine. Les développements du portail complet sont jugés financièrement peu soutenables dans un contexte budgétaire contraint et susceptibles de mettre le calendrier en risque. Des plateformes annoncent des offres de base gratuites ou sans surcoût, intégrées à un logiciel de gestion, à un outil de facturation ou à un compte bancaire.

Le Gouvernement ajoute qu’une aide publique aux entreprises nuirait à la pérennité des offres commerciales et déséquilibrerait le marché en formation.

La justification s’est donc inversée.

En 2020, la plateforme publique gratuite devait limiter le coût d’entrée des petites entreprises tout en maintenant un marché privé de services avancés. En 2025, les offres privées gratuites ou intégrées justifient la disparition de la voie publique, tandis qu’une compensation budgétaire risquerait de perturber le marché.

Cette inversion documente un basculement, sans prouver que les opérateurs ont imposé leur solution. L’arbitrage économique identifié par la DINUM en 2022 finit par consacrer une porte d’entrée privée obligatoire.

Les contrats portent la trace de la réorientation

La décision d’octobre 2024 se lit aussi dans les procédures d’achat.

L’AIFE avait lancé en octobre 2023 une procédure portant sur l’exploitation de ses applications cloud et la mise en place d’un centre de sécurité opérationnel. Le périmètre initial comprenait le PPF et PISTE, la plateforme d’API de l’État.

La procédure est déclarée sans suite le 20 novembre 2024. L’avis informatif publié au BOAMP pour la consultation suivante donne le motif : la redéfinition du besoin après la réorientation de la facturation électronique et l’évolution consécutive du périmètre applicatif. Le centre de sécurité opérationnel disparaît du nouveau marché.

Un marché d’exploitation cloud est ensuite relancé. Il couvre le PPF, PISTE et plusieurs applications de la commande publique. Sa mutualisation empêche d’attribuer son montant intégral à la facturation électronique.

L’AIFE lance aussi, en décembre 2024, une nouvelle tierce maintenance applicative et technique du PPF. L’avis officiel d’attribution du BOAMP indique une valeur d’offre de 17,73 millions d’euros pour Sopra Steria, avec un plafond d’accord-cadre de 54,17 millions. Le contrat a été conclu le 1er juillet 2025.

Ce marché n’est pas la facture du portail abandonné. Le PPF recentré doit être maintenu, corrigé et adapté. Les chiffres deviennent utiles seulement si les prestations peuvent être ventilées entre l’annuaire, le concentrateur, Chorus Pro, les composants hérités et les développements devenus sans objet.

Marché Objet publié Valeur publiée Ce qu’elle ne prouve pas
AIFE_DC_AC_FE_2022 Construction du PPF B2B, maintenance, migration Chorus Pro 21,17 M€ Le montant effectivement payé ni la part consacrée au guichet supprimé
AO_OCR_2022 OCR des PDF déposés sur le PPF 7,54 M€ La consommation des bons de commande ni la réutilisation du service
25_AIFE_TMPPF Maintenance du PPF recentré 17,73 M€ ; plafond 54,17 M€ Une dépense déjà engagée à hauteur du plafond ou un coût exclusivement lié à la facture B2B

Additionner ces montants produirait un chiffre sans signification. Ils correspondent à des contrats, des périodes et des modalités d’exécution différentes.

Les 267,7 millions couvrent toute la réforme

Le rapport budgétaire du Sénat consacré au projet de loi de finances pour 2026 évalue le coût total de la réforme pour l’État à 267,72 millions d’euros entre le 1er mars 2021 et le 31 décembre 2028.

La ventilation publiée comprend 84,3 millions de dépenses de personnel et 183,59 millions hors personnel. Ces deux sous-totaux donnent 267,89 millions, soit 0,17 million de plus que le total affiché de 267,72 millions. Le tableau budgétaire comporte donc une incohérence arithmétique sur cette ventilation. Son total de 267,72 millions couvre la construction et le déploiement complet de la réforme, y compris les systèmes de la DGFiP, l’annuaire, le concentrateur, les équipes, l’exploitation et les fonctions conservées.

Présenter 267,7 millions comme le prix d’un portail jeté à la poubelle serait faux.

Les estimations publiées forment néanmoins une trajectoire qui appelle une explication. Le contrat FTAP de 2021 mentionnait 19,6 millions pour les travaux de construction de la plateforme publique dans son propre périmètre et 72,83 millions d’investissement global. La DINUM estimait ensuite la construction à 86 millions en mai 2022, puis 122 millions en janvier 2023. Le budget parlementaire porte enfin le projet complet 2021-2028 à 267,72 millions.

Les périmètres changent. Les horizons changent. Les dépenses de personnel et de fonctionnement ne sont pas traitées de la même manière. Une lecture sérieuse les traite comme quatre photographies distinctes, pas comme une série homogène de dépassements.

Quatre évaluations publiques du coût du projet de facturation électroniqueLes montants de 19,6, 86, 122 et 267,72 millions d’euros correspondent à des dates et périmètres différents. Ils ne forment pas une série homogène de dépassements.QUATRE CHIFFRES, QUATRE PÉRIMÈTRESLes montants publiés ne peuvent pas être soustraits mécaniquement.2021 · CONTRAT FTAP19,6 M€construction de la plateforme publiquedans le périmètre financé par ce contratMAI 2022 · DINUM, VOLET 186 M€construction du projetévaluation encore qualifiée d’incomplèteJANVIER 2023 · DINUM, PROJET COMPLET122 M€construction réévaluée210 M€ avec deux années de fonctionnementPLF 2026 · PROJET 2021-2028267,72 M€coût complet jusqu’au déploiementpersonnel et infrastructure conservée comprisLE CHIFFRE ENCORE INCONNUMontant payé pour les fonctions développées puis supprimées.
Les quatre évaluations documentent l’élargissement et la maturation du projet. Seules les pièces d’exécution permettront d’isoler le coût de la porte publique supprimée.

La question utile est plus étroite :

Dans les 267,72 millions, quelle somme correspond aux interfaces, fonctions de saisie, réception B2B, traitement PDF, suivi, conservation, tests et support conçus pour le guichet direct puis abandonnés ou réaffectés ?

Le budget global laisse cette question ouverte. Les avis d’attribution aussi.

Les pièces qui manquent

Le dossier public permet de reconstruire le mouvement, mais pas encore le montant de la perte éventuelle.

Huit ensembles documentaires doivent être obtenus :

  1. les listes verte et rouge fixant le périmètre public après le dialogue compétitif ;
  2. les dossiers complets de saisine de la DINUM et leurs annexes MAREVA ;
  3. les comptes rendus des comités exécutif, stratégique et de pilotage ;
  4. la note d’arbitrage ayant conduit à la décision du 15 octobre 2024 ;
  5. les bons de commande, avenants, factures payées et procès-verbaux de recette du marché Capgemini-CGI ;
  6. les mêmes pièces pour le contrat OCR d’Everial ;
  7. l’inventaire des composants développés, déployés, abandonnés ou réutilisés ;
  8. les coûts de reprise, migration, réversibilité et décommissionnement provoqués par la nouvelle architecture.

Ces pièces permettraient de tester trois hypothèses distinctes.

La première serait celle d’un gaspillage significatif : des fonctions achevées et payées auraient été abandonnées.

La deuxième serait celle d’une réutilisation importante : l’essentiel du code et des infrastructures aurait servi à l’annuaire, au concentrateur ou à Chorus Pro, limitant la perte nette.

La troisième serait intermédiaire : le recentrage aurait évité des dépenses futures, mais après plusieurs années de coûts irrécupérables, de reprise contractuelle et de retard.

L’enquête ne doit choisir entre ces scénarios qu’après obtention des documents.

Le passage obligatoire par les plateformes agréées

À compter du 1er septembre 2026, toutes les entreprises concernées doivent pouvoir recevoir des factures électroniques. Les grandes entreprises et les ETI doivent également les émettre. Les PME et microentreprises suivront pour l’émission au 1er septembre 2027.

Le modèle français impose désormais le recours à une plateforme agréée pour les échanges B2B entrant dans le dispositif. L’entreprise choisit parmi les prestataires privés ; l’option publique imaginée en 2020 a disparu.

L’État conserve la partie qui l’intéresse directement : l’annuaire, les normes, la collecte des données et leur transmission à l’administration fiscale. Le privé prend en charge la relation opérationnelle avec les entreprises.

Cette architecture peut fonctionner. Elle peut même être plus rapide à déployer et offrir de meilleurs outils que le service public minimal initialement prévu. Le nombre de plateformes agréées et l’existence d’offres gratuites ou intégrées restent toutefois sans effet sur la question historique.

Bercy a construit pendant plusieurs années un projet hybride dont le guichet gratuit protégeait précisément les petites entreprises du coût d’entrée. La DINUM avait repéré très tôt le conflit entre cette offre et le marché privé. Les contrats sont partis avant que le cadrage complet soit achevé. Le coût a augmenté. La réforme a été reportée. Puis l’État a supprimé la porte publique pour préserver le calendrier et le budget, tout en conservant la tour de contrôle fiscale.

Le chiffre qui manque est donc plus précis que 267,7 millions : le montant payé pour la porte publique finalement supprimée.

C’est ce montant, et la date à laquelle Bercy a compris qu’il ne livrerait pas le guichet promis, que les pièces administratives doivent maintenant révéler.

Le deuxième volet de l’enquête cartographie les dépendances techniques et capitalistiques masquées par les 147 noms du registre.


Sources principales

Limites

  • Cette enquête repose sur les pièces publiques accessibles au 22 août 2026. Les listes verte et rouge, les commandes, les factures, les procès-verbaux de recette et les documents de réversibilité ne sont pas publics dans le corpus consulté.
  • Les valeurs d’attribution, estimations et plafonds d’accord-cadre ne mesurent ni les sommes commandées ou payées, ni la part affectée au guichet B2B supprimé.
  • Les documents établissent un arbitrage économique entre service public et marché privé. Ils ne prouvent ni lobbying occulte, ni favoritisme, ni action coordonnée des opérateurs.
  • Les 267,72 millions d’euros couvrent la réforme complète entre 2021 et 2028. Ils ne peuvent pas être attribués au seul guichet public abandonné.

Cet article ne constitue en aucun cas un conseil en investissement.

// historique des révisions

  • publication
  • révision

Les corrections substantielles suivent la politique de correction et sont consignées dans le changelog éditorial.


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