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L’argent d’Epstein, 2/4 : ce que les banques voyaient

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Analyse complète

En mars 2017, le système de surveillance de Deutsche Bank déclenche une alerte sur un virement de Jeffrey Epstein à une mannequin et agente de publicité russe. L’alerte est refermée. Non parce que la banque aurait établi l’objet économique du paiement, mais parce que l’opération est jugée « normale pour ce client ». Quatre mots résument une grande partie du dossier bancaire : la répétition avait fini par normaliser le risque.

Les banques d’Epstein n’opéraient pas dans un vide informationnel. JPMorgan a déposé une première déclaration d’activité suspecte en 2002. Deutsche Bank l’a classé à haut risque dès son entrée en relation en 2013. Les deux établissements ont examiné des retraits d’espèces, des contreparties inhabituelles et sa réputation. Ils ont aussi pris des décisions explicites de maintenir, de restreindre ou de fermer la relation.

Ce que les documents publics ne permettent pas d’écrire est tout aussi important. Une alerte n’est pas la preuve d’une infraction. Un Suspicious Activity Report, ou SAR, n’est ni une accusation ni un jugement. Et le fait qu’une banque connaisse la condamnation d’un client ne prouve pas que chacun de ses dirigeants connaisse chaque crime commis par ce client.

Le dossier démontre autre chose : les signaux existaient, mais leurs conséquences sont restées limitées pendant des années ; les déclarations les plus massives n’ont été déposées qu’en 2019, après la nouvelle arrestation d’Epstein.

Comme le montrait le premier volet, la fortune d’Epstein ne se résume pas à un montant. Son infrastructure bancaire non plus. Les chiffres de JPMorgan, Deutsche Bank, BNY Mellon et Bank of America décrivent des périmètres qui se chevauchent. Le même virement peut être vu par la banque du payeur, celle du bénéficiaire et une banque correspondante. Les additionner produit un scandale arithmétique, pas une comptabilité.

Un SAR mesure un signal, pas un crime

Le Bank Secrecy Act impose aux banques américaines de signaler certaines opérations lorsqu’elles savent, soupçonnent ou ont des raisons de soupçonner qu’elles peuvent relever d’une activité illégale, chercher à contourner les règles de déclaration ou ne présenter aucun objet commercial apparent. Selon FinCEN, le délai court à partir du moment où l’établissement détecte les faits pouvant fonder le signalement : trente jours en principe, jusqu’à soixante si le suspect n’est pas encore identifié.

Cette précision interdit un raccourci. Comparer la date d’une transaction à celle d’un SAR ne suffit pas pour établir à elle seule une violation du délai. Il faut connaître la date à laquelle la banque a considéré que les faits atteignaient le seuil de soupçon. Or cette chronologie de détection, d’escalade et de décision n’est presque jamais publique dans son intégralité.

Le SAR est par ailleurs confidentiel. Les chiffres disponibles proviennent surtout de documents bancaires produits lors des procès, de rapports réglementaires et de l’enquête des services du sénateur Ron Wyden, qui ont consulté une partie des déclarations au Treasury sans pouvoir les publier entièrement. Ces sources sont institutionnelles et parfois très précises ; elles ne remplacent pas les annexes transactionnelles absentes.

JPMorgan : une première alerte en 2002

Le rapport des services de la commission des finances du Sénat publié le 4 août 2026 situe le début de la relation principale entre Epstein et JPMorgan en 1998. Un mémo antérieur consacré à la banque permet de décomposer neuf SAR rendus partiellement publics.

Les trois premiers sont déposés avant l’enquête de Palm Beach :

  • 18 avril 2002 : 194 300 dollars d’activité signalée ;
  • 16 décembre 2002 : 1 925 000 dollars ;
  • 15 avril 2003 : 166 600 dollars.

Quatre autres déclarations sont déposées entre 2008 et 2016. Ensemble, ces sept SAR antérieurs aux deux dépôts géants de 2019 couvrent 4 316 424 dollars. JPMorgan peut donc soutenir, à juste titre, qu’elle a commencé à signaler des transactions dès 2002. Mais cette précocité pose la question suivante : comment une relation déjà génératrice d’alertes a-t-elle survécu jusqu’en 2013, cinq ans après la condamnation d’Epstein en Floride ?

Les documents donnent une partie de la réponse. Une revue interne de 2003 décrit les comptes d’Epstein comme l’une des sources les plus importantes de revenus annuels de la banque privée. En septembre 2009, ses soldes atteignent au moins 142 millions de dollars. En 2012, il figure parmi les vingt premiers clients de la banque privée par le revenu, au huitième rang selon une pièce citée par les enquêteurs. Les services du Sénat estiment que la banque a encaissé plus de 8,1 millions de dollars de commissions entre 2009 et 2014.

Le revenu ne prouve pas qu’une décision de conformité ait été achetée. Il établit toutefois que le risque était arbitré dans une relation commercialement importante.

De l’alerte précoce aux signalements rétrospectifs Frise parallèle de JPMorgan et Deutsche Bank entre 2002 et 2019, montrant les alertes, décisions de maintien, passage de relais et déclarations tardives. ALERTES, ARBITRAGES, SORTIES Deux banques successives, une continuité du risque JPMORGAN 2002 Premier SAR 194 300 $ signalés 2011 Conserver le client Décision après revue interne 2013 Sortie directe Travail tiers encore autorisé DEUTSCHE BANK 2013 Ouverture Client classé haut risque 2015 Maintien sous conditions Conditions non transmises 2018 Lettre de sortie 21 décembre 2019 SAR rétrospectifs Plus de 250 M$ selon le Sénat Dates de dépôt ≠ dates de détection juridique du soupçon.
La sortie de JPMorgan et l’entrée chez Deutsche Bank se chevauchent en août 2013. La frise distingue les décisions relationnelles des dates de dépôt des SAR.

Sept millions d’espèces, année après année

Un rapport d’expert déposé par le gouvernement des Îles Vierges américaines identifie 134 comptes liés à Epstein, ses entités et ses associés chez JPMorgan. Ce chiffre vient d’un expert de partie, non d’un jugement, mais son tableau annuel des espèces peut être rapproché des documents internes cités par le Sénat.

Entre 2002 et 2013, les retraits recensés totalisent exactement 7 159 475 dollars. Il y en a chaque année. Le pic intervient en 2002 avec 2 119 300 dollars, puis 840 000 en 2004, 904 335 en 2005 et 938 264 en 2006, l’année de l’arrestation d’Epstein en Floride.

La série ne dit pas qui a finalement reçu chaque billet. Elle documente un comportement durable que la banque observait par fragments.

En mars 2012, le banquier John Duffy échange avec les équipes de risque à propos de 160 000 dollars de retraits. Il explique avoir demandé à Epstein d’utiliser un compte lié à l’aviation plutôt que ses comptes personnels, Epstein affirmant que les espèces servaient à acheter du carburant. La conformité écrira ensuite que le paiement en espèces de carburant à l’étranger n’était pas une pratique normale.

Il serait excessif d’en déduire que Duffy a enseigné à Epstein comment contourner une déclaration. La pièce établit un déplacement des retraits d’une catégorie de comptes à une autre, et l’absence de SAR contemporain identifié par les enquêteurs. Elle ne documente pas l’intention juridique nécessaire pour qualifier un contournement.

En juillet 2013, la conformité découvre environ 800 000 dollars de retraits antérieurs qui ne lui avaient pas été remontés. Un responsable demande alors pourquoi l’activité commerciale ne l’en avait pas informée. La question révèle une fracture organisationnelle : la banque possédait les données, mais les unités qui les voyaient ne leur donnaient pas nécessairement la même signification.

Retraits d’espèces annuels liés à Epstein chez JPMorgan Histogramme des retraits d’espèces de 2002 à 2013, totalisant 7 159 475 dollars. 7,16 M$ D’ESPÈCES EN DOUZE ANS Retraits annuels recensés chez JPMorgan, 2002–2013 0 1 M$ 2 M$ 02 03 04 05 06 07 08 09 10 11 12 13 TOTAL 7 159 475 $
Somme exacte de la série annuelle publiée dans le rapport sénatorial et le rapport d’expert Amador. Ces retraits peuvent recouper certains SAR : ils ne doivent pas leur être ajoutés mécaniquement.

En 2011, une décision de conserver Epstein

La chronologie interne devient plus nette à partir de 2011. Une revue de diligence note que Jes Staley a consulté Stephen Cutler, alors responsable juridique, et qu’il a été décidé de conserver Epstein comme client. En 2013, un autre rapport de diligence indique que Mary Erdoes et John Duffy connaissent la relation, classée sensible et soumise à une revue annuelle.

JPMorgan a depuis isolé le comportement de Staley. Dans une réponse de deux pages adressée au sénateur Wyden, la banque affirme que les autres dirigeants ont agi avec intégrité et qu’aucune pièce produite lors des contentieux n’établit que Jamie Dimon connaissait la relation avant 2019. Cette réponse doit figurer dans le récit : des courriels portant des mentions comme « pending Dimon review » alimentent les questions des enquêteurs, mais ils ne prouvent pas à eux seuls que Dimon a examiné ou approuvé une décision donnée.

La relation directe est fermée en 2013 pour des raisons de risque liées, selon le rapport sénatorial, au blanchiment et au trafic humain. Pourtant, le 14 août 2013, après la décision de sortie, Duffy demande à Erdoes s’il peut continuer à travailler avec Epstein par l’intermédiaire des comptes de tiers, notamment ceux de Leon Black. Elle approuve.

Ce point relie les deux premiers volets de cette enquête. La banque ne conserve plus Epstein comme client direct, mais elle autorise encore une activité où il intervient comme conseiller d’un autre client. Fermer une relation juridique ne signifie donc pas nécessairement supprimer toutes les opérations économiques qui en dépendent.

Le milliard qui ne doit pas devenir 1,28 milliard

Après l’arrestation de juillet 2019, JPMorgan dépose deux déclarations d’une tout autre échelle.

Le 13 août, un premier SAR couvre 469 virements représentant 200 979 535 dollars, sur une période allant du 1er octobre 2003 au 29 mai 2019. Le 26 septembre, une déclaration beaucoup plus large couvre 4 725 virements représentant 1 081 819 653 dollars, du 1er octobre 2003 au 22 juillet 2019.

L’addition donne exactement 1 282 799 188 dollars. Le tableau du rapport sénatorial présente cette somme. Mais les deux fenêtres commencent le même jour et se recouvrent presque entièrement. Reuters décrit le dépôt de septembre comme une déclaration amendée, ajoutant 44 sujets et élargissant le premier examen.

Sans les listes de transactions, deux bornes sont possibles :

  • borne basse : 1 081 819 653 dollars, si le premier ensemble est intégralement inclus dans le second ;
  • borne haute brute : 1 282 799 188 dollars, si les deux ensembles sont entièrement distincts.

La seconde hypothèse est difficile à concilier avec l’emboîtement des dates et la description d’un dépôt amendé, mais elle ne peut être formellement éliminée sans annexes. La formulation la plus robuste est donc : le SAR élargi de septembre 2019 couvrait 4 725 virements pour 1,0818 milliard de dollars ; un dépôt antérieur de 200,98 millions pourrait se recouper avec lui.

Même ainsi, le milliard mesure un volume facial cumulé. Il ne mesure ni la fortune nette d’Epstein, ni ses revenus, ni le produit démontré de crimes. Un aller-retour de dix millions compte vingt millions de flux.

Les deux déclarations JPMorgan de 2019 se recouvrent dans le temps Les deux SAR commencent le 1er octobre 2003. Celui d’août finit en mai 2019 et celui de septembre en juillet 2019. Leurs montants ne constituent pas un total dédoublonné. UN MILLIARD, DEUX PÉRIMÈTRES Même départ, fenêtres presque identiques, listes absentes SAR DU 26 SEPTEMBRE 2019 4 725 virements · 1 081 819 653 $ 1 oct. 2003 → 22 juil. 2019 SAR DU 13 AOÛT 2019 469 virements · 200 979 535 $ 1 oct. 2003 → 29 mai 2019 1,2828 Md$ = SOMME BRUTE, PAS TOTAL UNIQUE
Le rapport sénatorial additionne les deux montants. Leur chevauchement calendaire et la description du second dépôt comme amendé interdisent de présenter cette somme comme un volume dédoublonné.

Deutsche Bank : accueillir le risque déjà connu

Le relais s’effectue presque sans intervalle. Un chargé de relation venu de JPMorgan présente Epstein à Deutsche Bank. La note commerciale prévoit de 100 à 300 millions de dollars de flux et de 2 à 4 millions de revenus annuels. Le dossier d’entrée mentionne sa condamnation, son statut de délinquant sexuel et dix-sept règlements civils.

Le 19 août 2013, Deutsche ouvre les premiers comptes de Southern Trust Company et Southern Financial. Plus de quarante comptes seront finalement liés à Epstein, ses entités et ses trusts. Le client est classé à haut risque et assimilé à une personne politiquement exposée à titre honorifique, ce qui doit renforcer sa surveillance.

Ces faits viennent de l’ordonnance de consentement du Department of Financial Services de New York, la source la plus forte du dossier bancaire : il s’agit d’un constat réglementaire accepté par Deutsche Bank, non de l’argumentaire d’une partie civile.

Le problème n’est pas l’absence de procédure. C’est son exécution.

En janvier 2015, le comité chargé du risque réputationnel accepte de poursuivre la relation après avoir rencontré Epstein. L’ordonnance note qu’aucun procès-verbal n’est conservé, contrairement à la politique interne. Des conditions sont fixées, notamment un suivi renforcé des comptes et des transactions. Elles ne sont toutefois transmises ni au chargé de relation ni aux équipes chargées de la surveillance transactionnelle.

Le comité pouvait être, selon les termes du document, « comfortable with things continuing ». Le système informatique, lui, ne savait pas ce que cette continuation était censée interdire.

Quand l’anormal devient le profil du client

L’ordonnance NYDFS documente plus de 120 virements, pour 2,65 millions de dollars, à des bénéficiaires du Butterfly Trust. Les objets apparents incluent hôtels, loyers et frais de scolarité. Au moins dix-huit virements de 10 000 dollars ou davantage vont à des personnes décrites dans le dossier comme des coconspiratrices présumées. La banque traite aussi plus de 7 millions de dollars de règlements apparents à des cabinets d’avocats et plus de 6 millions d’autres dépenses juridiques.

Pris séparément, aucun de ces paiements ne prouve un crime. Leur intérêt se trouve dans la manière dont les alertes sont refermées.

En mars 2017, le paiement à la mannequin ou agente russe est jugé normal pour Epstein. En mai 2018, un virement de frais de scolarité vers une personne portant un nom d’Europe de l’Est et un compte dans une banque russe est expliqué par deux mots : une amie et ses études. La banque ne pose pas d’autre question, selon le régulateur.

Le schéma des espèces est encore plus concret. Entre 2013 et 2017, un avocat d’Epstein effectue 97 retraits de 7 500 dollars à l’agence de Park Avenue, soit 727 500 dollars. Le montant correspond à la limite appliquée par l’agence aux retraits effectués par un tiers. En 2014, l’avocat demande combien de fois il peut retirer cette somme sans déclencher une alerte. En 2017, après qu’un employé lui a expliqué les obligations liées au seuil de 10 000 dollars, une somme supérieure est fractionnée sur deux jours.

La banque examine un possible structuring, accepte le démenti de l’avocat et autorise la poursuite des retraits. Avec une opération de 100 000 dollars en 2018, les espèces dépassent 800 000 dollars sur la relation Deutsche.

La lettre de résiliation est envoyée le 21 décembre 2018, après la nouvelle enquête du Miami Herald. Malgré cette décision, le chargé de relation prépare des lettres de référence pour deux autres institutions en indiquant qu’il n’a connaissance d’aucun problème. Des documents publiés depuis indiquent, selon Reuters, que certains comptes et services restent actifs jusqu’à l’arrestation de juillet 2019. Il faut donc distinguer la décision de sortie, sa notification et la fermeture opérationnelle de chaque compte.

Le rapport sénatorial de 2026 attribue aux SAR rétrospectifs de Deutsche Bank plus de 250 millions de dollars de virements entre 2013 et 2019. Il cite notamment une déclaration couvrant 1 140 virements et 147 millions. Ce sous-ensemble est inclus dans le total supérieur à 250 millions : il ne faut pas l’y ajouter.

BNY Mellon : le même argent dans deux banques

La lettre adressée à BNY Mellon en janvier 2026 rapporte qu’un dépôt effectué en 2019 recensait 270 virements entrants et sortants pour 378 millions de dollars. Selon les notes prises par les enquêteurs lors de leur consultation au Treasury, la banque n’avait identifié aucun objet commercial clairement vérifiable pour ces opérations.

La période exacte et la liste des 270 transactions ne sont pas publiques. La lettre fournit néanmoins un échantillon décisif : dix-huit virements ronds d’un million de dollars, envoyés en 2007 depuis des comptes BNY liés à Epstein ou Financial Trust vers des comptes JPMorgan. Le tableau publié totalise 18 millions ; la lettre évoque au moins 20 millions, ce qui indique que sa liste n’est pas exhaustive.

Un autre circuit est plus parlant encore. Le 15 juin 2007, un compte d’Epstein chez BNY envoie 7,4 millions de dollars vers un compte de Ghislaine Maxwell chez JPMorgan. Le même jour, 7,4 millions sont transférés vers Air Ghislaine. Trois jours plus tard, cette société verse 7,3 millions à Sikorsky comme acompte sur un hélicoptère.

Ce n’est pas trois fois 7,4 millions d’argent nouveau. C’est une chaîne de transferts dont plusieurs maillons peuvent apparaître dans plusieurs systèmes de surveillance.

Un circuit de paiement observé par plusieurs banques Chaîne de juin 2007 depuis un compte Epstein chez BNY vers Ghislaine Maxwell chez JPMorgan, Air Ghislaine puis Sikorsky. UN FLUX, PLUSIEURS GRANDS LIVRES La chaîne de l’hélicoptère, juin 2007 BNY Epstein JPMORGAN Maxwell AIR GHISLAINE 7,4 M$ 15 juin 7,4 M$ même jour SIKORSKY 7,3 M$ · 18 juin BNY + JPMORGAN ≠ DEUX FOIS LE MÊME ARGENT
La lettre BNY et le rapport d’expert Amador retracent cette chaîne. Elle illustre pourquoi les agrégats des banques émettrice et réceptrice ne peuvent pas être additionnés.

Bank of America : voir le payeur plutôt que le client

Bank of America occupe une position différente. Elle n’est pas présentée dans les pièces comme la banque principale d’Epstein, mais comme celle des comptes contrôlés par Leon Black qui ont envoyé de l’argent vers Financial Trust chez JPMorgan puis Southern Trust chez Deutsche Bank.

Le rapport sénatorial reconstruit dix-huit virements pour 169,8 millions de dollars entre 2012 et 2017. Le premier volet a montré pourquoi ce montant ne se confond pas avec les 158 millions d’honoraires retenus par l’enquête Dechert : il inclut notamment 5,5 millions en 2012 et 6,3 millions en 2016, hors du calendrier des honoraires Dechert.

Pour le présent article, l’information décisive est le calendrier du signalement. Bank of America ne dépose les SAR cités par le Sénat qu’en 2020, plusieurs années après les virements et après la mort d’Epstein. Le rapport affirme que la banque ne pouvait identifier d’objet commercial vérifiable ; Bank of America répond qu’elle n’a pas facilité les crimes d’Epstein et qu’elle prend ses obligations de conformité au sérieux.

Le règlement collectif proposé de 72,5 millions de dollars avec des survivantes n’a reçu qu’une approbation préliminaire. Au 7 août 2026, l’audience finale reste fixée au 27 août. La banque nie toute faute. Un règlement civil n’est ni un SAR, ni une amende, ni une admission.

Les sanctions ne mesurent pas les flux

Trois catégories sont régulièrement mélangées : transactions signalées, pénalités réglementaires et règlements civils.

Le NYDFS a imposé 150 millions de dollars à Deutsche Bank en 2020. Cette somme couvre simultanément les défaillances liées à Epstein, à FBME Bank et à Danske Bank Estonia ; elle ne peut pas être attribuée intégralement au seul dossier Epstein.

JPMorgan a accepté en 2023 un règlement de 290 millions de dollars dans l’action collective de survivantes et un accord séparé de 75 millions avec les Îles Vierges américaines. Deutsche Bank a réglé l’action collective la visant pour 75 millions. Ces accords ont éteint des contentieux sans jugement sur le fond et sans admission générale de responsabilité.

Le contentieux contre BNY Mellon a, lui, été rejeté avec préjudice en février 2026 et un appel a été déposé le 20 mars. Ce rejet signifie que les demandes n’ont pas franchi le seuil juridique retenu par le tribunal ; il ne certifie pas l’objet économique de chacun des 270 virements évoqués dans la lettre sénatoriale.

Enfin, la FCA a définitivement interdit à Jes Staley d’exercer des fonctions dirigeantes et lui a infligé une sanction d’environ 1,1 million de livres pour avoir approuvé une lettre trompeuse sur sa proximité et ses derniers contacts avec Epstein lorsqu’il dirigeait Barclays. Cette décision confirme la nature de leur relation personnelle. Elle ne constitue pas une décision sur les flux JPMorgan.

Alertes bancaires : pièces établies et zones d’ombre

Le dossier public permet d’établir cinq propositions.

Premièrement, JPMorgan a détecté et signalé des opérations dès 2002. La banque n’était donc pas dépourvue de signaux avant la condamnation de 2008.

Deuxièmement, des décideurs identifiables ont choisi de maintenir Epstein en 2011, puis d’autoriser en 2013 certaines activités par l’intermédiaire de clients tiers après la fermeture de sa relation directe.

Troisièmement, Deutsche Bank a accepté un client dont elle connaissait le passé, en anticipant des flux et revenus importants. Elle a créé des conditions de surveillance qui n’ont pas été transmises aux équipes censées les appliquer.

Quatrièmement, les deux établissements ont traité pendant des années des schémas d’espèces, de trusts et de contreparties étrangères. Les documents ne prouvent pas que chaque opération était illicite ; ils montrent que l’activité avait produit suffisamment de questions pour déclencher revues et alertes.

Cinquièmement, les déclarations massives sont rétrospectives. Le plus grand SAR JPMorgan arrive six ans après la sortie directe du client. Les dépôts géants attribués à Deutsche Bank, BNY Mellon et Bank of America apparaissent après l’arrestation de 2019.

Il manque encore les éléments décisifs pour passer d’une histoire des contrôles à une comptabilité complète : les listes de transactions de chaque SAR, l’identifiant des comptes inclus, les dates exactes de détection interne et les décisions reliant chaque alerte à un dépôt ou à son absence.

Reuters, qui a recueilli les réponses des banques au rapport du 4 août 2026, indique n’avoir pu vérifier indépendamment tous ses détails. JPMorgan affirme avoir signalé des opérations pendant et après la relation et avoir agi de manière appropriée. Deutsche Bank dit regretter sa relation historique, avoir coopéré avec les autorités et corrigé les défaillances. Bank of America nie avoir facilité un quelconque crime.

Ces réponses ne dissolvent pas la chronologie. Elles en fixent la limite contradictoire.

Le système bancaire n’a pas simplement « raté » Epstein. Il l’a observé par fragments : un retrait ici, une contrepartie là, une revue annuelle, un comité de risque, une fermeture d’alerte. Chaque fragment pouvait recevoir une explication isolée. Leur somme organisationnelle, elle, n’a été reconstituée qu’après coup.

Le scandale démontrable n’est donc pas un nombre rond de milliards. C’est la durée pendant laquelle des signaux connus ont pu rester administrativement compatibles avec la poursuite des affaires.

Lire la version anglaise.

Sources

Limites

Les rapports sénatoriaux sont des travaux institutionnels issus des services du membre démocrate le plus haut placé de la commission des finances. Ils s’appuient notamment sur des SAR consultés à huis clos, mais restent des rapports politiques et non des jugements. L’ordonnance NYDFS constitue un constat réglementaire accepté par Deutsche Bank. Le rapport Amador est une expertise produite par une partie au contentieux. Les allégations civiles, règlements sans admission et décisions procédurales sont identifiés comme tels.

Les agrégats bancaires ne sont jamais additionnés entre institutions. Les montants mesurent des volumes de transactions signalées, pas les revenus d’Epstein, sa fortune nette ou le produit établi d’infractions. État du corpus : 7 août 2026.

Cet article ne constitue en aucun cas un conseil en investissement.

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