Ormuz rouvre : trois scénarios chiffrés pour la normalisation du marché pétrolier
L'accord US-Iran du 14 juin rouvre le détroit d'Ormuz, signature le 19 à Genève. Mais l'accord a sorti la prime de guerre, pas les dégâts. Analyse chiffrée et sourcée de la remontée du trafic et trois trajectoires de prix du Brent.
Le 14 juin, Donald Trump a annoncé sur Truth Social que l’accord avec l’Iran était « complet » et autorisait la réouverture « sans péage » du détroit d’Ormuz, levant le blocus naval américain des ports iraniens. Téhéran a confirmé le lendemain, en précisant que l’application ne commencerait qu’à la signature formelle, prévue le 19 juin à Genève. Les marchés ont réagi immédiatement : le Brent a perdu 4,7 % le 15 juin pour clôturer à 83,17 dollars, son plus bas niveau depuis le 10 mars, et le WTI a reculé de 4,8 % à 80,75 dollars.
Sauf que, comme je le notais déjà dans mon point de situation d’avril, une annonce de réouverture n’est pas une réouverture. Et surtout, l’accord a fait sortir des prix la prime de guerre, pas les dégâts que la guerre a laissés derrière elle. Comprendre cet écart, c’est tout l’enjeu pour qui veut anticiper la suite.
Ce que pesait Ormuz, et ce que la crise a détruit
Le détroit est l’artère pétrolière la plus critique du monde après Malacca. En 2025, l’IEA y mesure un flux moyen de 20 millions de barils par jour de brut et produits raffinés, soit environ 25 % du commerce maritime mondial de pétrole. L’EIA chiffre le premier trimestre 2025 à 20,1 millions de barils par jour, dont 14,2 de brut, et estime que cela représente près d’un cinquième de la consommation pétrolière mondiale. Côté gaz, l’IEA rappelle qu’environ 19 % du commerce mondial de GNL dépend d’Ormuz.
La guerre déclenchée fin février a quasiment fermé le robinet. Selon Britannica, après le déclenchement du conflit puis les menaces iraniennes d’attaquer les navires, plus de 95 % du trafic a été dérouté. Les analyses citées par la presse parlent d’une chute d’environ 95 % des transits de pétroliers et de près de 99 % du GNL sur les 107 jours de blocage. C’est, de l’aveu de l’IEA, la plus grosse disruption que le marché pétrolier ait subie.
Le problème, c’est qu’il n’existe pas de plan B à la hauteur. La London School of Economics, citant l’IEA, rappelle que les pipelines saoudiens et émiratis qui contournent Ormuz ne peuvent rediriger que 3,5 à 5,5 millions de barils par jour. Sur une base de 20 millions, cela laisse un déficit net de 14,5 à 16,5 millions de barils par jour en cas de fermeture totale. C’est ce chiffre qui dit combien de temps les réserves stratégiques peuvent tenir, et la réponse est : pas indéfiniment.
L’écart entre 83 et 72 dollars
Voici le point que la plupart des commentaires manquent. Le Brent à 83 dollars n’est pas le Brent à 72. Avant les frappes du 28 février, le baril évoluait autour de 70-72 dollars. Pendant la crise, il a culminé au-dessus de 106 dollars en avril, sur les espoirs et rechutes successifs autour du détroit. L’accord du 14 juin a effacé la prime de conflit aiguë, mais le marché price encore une prime résiduelle de l’ordre de 8 à 15 dollars liée aux séquelles logistiques.
Cet écart n’est pas irrationnel : il a des causes physiques. Le trafic n’a pas bougé depuis l’annonce, les armateurs attendant la signature du 19 juin et des garanties de sécurité, selon les données AIS rapportées par Argus. Le Pentagone prévient que le déminage peut prendre jusqu’à six mois, même si le mémorandum fixe un objectif de 30 jours. Des centaines de navires sont bloqués dans le Golfe et devront sortir, être inspectés et repositionnés. Et certains producteurs ayant fermé des puits faute de stockage, leur redémarrage est lent. Pour suivre le baril en direct plutôt qu’au moment où j’écris, le dashboard commodities donne le Brent et le WTI à jour.
Trois scénarios de normalisation
À partir de là, on peut construire trois trajectoires. Elles ne sont pas des prédictions, mais des bornes plausibles ancrées sur les estimations publiées par les analystes de marché et les institutions.
Scénario central : normalisation ordonnée. C’est la trajectoire qui colle aux estimations de Kpler, pour qui le trafic pourrait remonter à près de 50 % des niveaux d’avant-guerre dans les 30 jours suivant l’accord, en supposant l’absence d’incident majeur. Kpler estime à 118 le nombre de pétroliers bloqués qui pourraient sortir sous 15 jours. Frontline, qui a cinq navires coincés dans le Golfe, juge que « les navires bougeront très vite une fois l’accord signé ». Dans ce cas, le Brent converge graduellement vers la zone 78-85 dollars d’ici la fin de l’été. C’est cohérent avec Goldman Sachs, qui a relevé sa prévision Brent à 85 dollars, et avec Fitch, qui table sur une moyenne 2026 de 87 dollars.
Scénario haut : réouverture lente. Si le déminage traîne vers la borne haute des six mois évoquée par le Pentagone, si les armateurs exigent des primes de risque persistantes et si la prime d’assurance maritime reste élevée, la congestion logistique maintient un prix plancher haut. C’est le scénario que retient implicitement l’EIA, dont le Short-Term Energy Outlook de juin projette une moyenne 2026 de 95 dollars, sur des hypothèses de réouverture plus lente. Dans cette configuration, le baril reste collé au-dessus de 90 dollars une bonne partie du second semestre, avec les conséquences que l’on connaît sur l’inflation importée, sujet que je développais dans le grand come-back de l’inflation US. Les prochaines publications de CPI et les réunions du FOMC qui arbitreront ce choc énergétique sont à suivre sur le calendrier économique.
Scénario bas : retour au plancher. Si la signature du 19 tient, si le déminage va vite et si l’OPEP+ rouvre les vannes des puits fermés, la prime résiduelle se dissipe et le Brent revient vers 72-75 dollars, son niveau d’avant les frappes. C’est le scénario le moins probable à court terme, car il suppose que toutes les frictions se résolvent simultanément, mais c’est l’ancre de long terme une fois la logistique purgée.
Les variables qui peuvent tout casser
Trois fils peuvent défaire la pelote. D’abord les mines : tant qu’elles sont là, les capitaines temporisent, et Bimco maintient un avis de risque élevé sur le détroit. Ensuite l’ambiguïté de l’accord lui-même : l’Iran parle d’un transit sans péage limité à 60 jours, après quoi Téhéran et Oman administreraient le détroit, tandis que le vice-président Vance affirme que l’attente américaine est une gratuité durable. Cette divergence d’interprétation est exactement le type de flou qui a fait dérailler le cessez-le-feu d’avril, comme je l’analysais dans les péages d’Ormuz et le rail USDT-Tron. Enfin la variable libanaise : les opérations israéliennes au Liban continuent indépendamment du cadre US-Iran, et c’est une frappe au Liban qui avait fait suspendre l’accès au détroit en avril. Rien dans le mémorandum actuel ne résout ce point.
Ce qui ressort
L’accord du 14 juin est une bonne nouvelle macro, mais le marché a raison de ne pas crier victoire. La prime de guerre est sortie, la congestion ne l’est pas. Mon scénario de travail reste le central : convergence vers 78-85 dollars d’ici la fin de l’été si la signature tient et si le déminage respecte la fenêtre de 30 jours, avec un risque asymétrique vers le haut tant que les mines et l’ambiguïté sur les péages persistent. Pour le contexte géopolitique complet de cette crise, mon article de fond sur la guerre d’Iran 2026 garde toute sa pertinence.
Le détroit rouvre. Le marché, lui, met toujours des semaines à se vider d’un bouchon de quatre mois.
Sources : EIA (World Oil Transit Chokepoints), IEA (Strait of Hormuz factsheet 2025), London School of Economics Business Review, Kpler, Goldman Sachs, Fitch, EIA Short-Term Energy Outlook de juin, Argus Media, CNBC, Reuters, NBC News, Britannica. Niveaux de prix au 15 juin 2026. Ceci n’est pas un conseil en investissement.
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