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Les 2 000 milliards de dollars que personne ne voit circuler

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Analyse complète
Il existe davantage de billets de 100 dollars que de billets de 1 dollar. La Réserve fédérale en recensait 19,9 milliards fin 2025, contre 15,2 milliards de billets verts à l’effigie de George Washington. Réunis au même endroit, tous ces Benjamin Franklin pèseraient environ 19 900 tonnes. Dans la vie quotidienne américaine, pourtant, la grosse coupure reste discrète. La contradiction disparaît dès que l’on distingue payer et conserver : le billet de 100 dollars est moins une monnaie de caisse qu’une réserve mondiale que l’on peut tenir dans la main, cacher dans un coffre et transporter hors ligne.
Une montagne de Franklin
Au 31 décembre 2025, la Fed comptait 56,6 milliards de billets américains en circulation, toutes coupures confondues. Leur valeur faciale totale atteignait 2 394,9 milliards de dollars. À lui seul, le billet de 100 représentait 19,9 milliards de morceaux de papier et 1 988,8 milliards de dollars.
Deux classements coexistent donc. En volume, la grosse coupure forme environ 35,2 % des billets. En valeur, elle concentre 83,0 % du stock. Les 11 milliards de billets de 20 dollars, coupure familière des distributeurs automatiques, ne pèsent ensemble que 220,4 milliards. Le dollar physique est, en valeur, une affaire de centaines.
Le programme officiel d’information sur la monnaie américaine indique qu’un billet pèse approximativement un gramme. Les centaines forment donc une masse théorique de 19 900 tonnes, dispersée entre des millions de détenteurs.
Circuler signifie avoir quitté la Fed
Dans le vocabulaire statistique, « en circulation » signifie que le billet se trouve hors des coffres de la Réserve fédérale et du Trésor. Un Franklin rangé depuis dix ans dans un coffre privé compte autant qu’un billet remis ce matin à un commerçant.
La distribution suit un mouvement de bilan simple. Lorsqu’une banque commerciale demande 100 dollars en espèces à une banque de réserve, son compte auprès de la Fed est débité de 100 dollars. Du côté de la Fed, les réserves bancaires diminuent et les billets en circulation augmentent du même montant. Le total de ses passifs et ses actifs ne changent pas au moment de l’échange.
Le stock publié additionne ainsi des moyens de paiement actifs, des encaisses de précaution et de l’épargne immobilisée. Il ne mesure ni le nombre de paiements ni la vitesse de circulation.
La carte dessinée par les flux
Un billet ne transmet ni sa position ni l’identité de son détenteur. Les voyageurs transportent du cash et des billets circulent entre pays étrangers sans repasser par les États-Unis. Aucun recensement direct des dollars physiques détenus à l’étranger n’existe.
Pour approcher cette géographie, l’économiste de la Fed Ruth Judson combine les expéditions internationales des grands négociants bancaires, la saisonnalité, une comparaison avec le Canada et des modèles de demande de monnaie. Son étude publiée en 2024 applique ces méthodes jusqu’à fin 2022.
Les résultats donnent une fourchette : environ 40 à 75 % de toutes les coupures et 60 à 70 % des billets de 100 se trouveraient à l’étranger. Le point central approche 65 % pour les centaines.
Appliquée au stock de fin 2025, cette fourchette placerait entre 1 190 et 1 390 milliards de dollars en centaines hors des États-Unis. Il s’agit d’un ordre de grandeur, car la répartition estimée date de 2022.
Cette couche physique complète notre analyse de la dédollarisation. Elle diffère des eurodollars, dépôts et crédits bancaires créés hors des États-Unis. Le billet est un passif de la Fed ; l’eurodollar, une créance sur une banque.
Le dollar de crise
Lorsque la monnaie locale se déprécie ou que les banques inspirent peu confiance, un billet reconnu mondialement offre une réserve liquide, transportable et utilisable hors ligne. La Fed relie particulièrement la demande étrangère aux incertitudes économiques et politiques.
L’étude de Judson retrouve des accélérations après la chute du bloc soviétique, pendant les crises latino-américaines, après Lehman Brothers et durant la pandémie. Une fois installé dans une économie, le dollar physique tend à recevoir de nouveaux afflux lors de la crise suivante.
L’enquête 2025 de la Fed d’Atlanta indique parallèlement que la part des consommateurs ayant payé en espèces au cours des trente jours précédents est passée de 83 % en 2024 à 81 % en 2025. Les petites coupures servent aux transactions domestiques ; les centaines racontent davantage l’épargne et l’étranger.
Le passif gratuit de la Fed
Un billet de 100 dollars est une dette de la Réserve fédérale envers son porteur. Il ne paie aucun intérêt, n’a pas d’échéance et reste en circulation tant que le public veut le détenir.
En face, la Fed porte des actifs rémunérés, surtout des titres du Trésor et des MBS. Elle indique que ces actifs produisent des intérêts et que son résultat résiduel est normalement reversé au Trésor après ses dépenses. C’est le seigneuriage : un actif rémunéré financé en partie par une monnaie gratuite.
Le détenteur étranger n’accorde donc pas un prêt direct au Trésor. Une banque qui retire un billet convertit d’abord ses réserves en cash ; aucun Treasury supplémentaire n’est acheté automatiquement. Le billet réduit le coût de financement de la Fed par rapport à des réserves rémunérées.
Notre enquête sur l’euro numérique pose la même question du débiteur. Un dépôt est une créance sur une banque ; un billet, une créance directe sur la banque centrale.
Le seigneuriage sous taux élevés
Le reste du bilan peut effacer cet avantage. La Fed a acheté des titres à rendement faible avant de relever ses taux, puis rémunéré les réserves bancaires à des taux parfois supérieurs. Le coût de ces passifs peut absorber le revenu des actifs.
En juillet 2026, le rapport de politique monétaire de la Fed situait autour de 236 milliards de dollars l’actif différé accumulé lorsque les revenus ne couvraient plus les dépenses. Certaines banques de réserve avaient repris environ 6 milliards de versements au Trésor ; les autres devaient encore résorber leur déficit cumulé.
Remplacer 100 dollars de réserves rémunérées par 100 dollars de cash réduit toujours la charge d’intérêt. Notre analyse de l’addition différée décrit l’autre face de ce pouvoir : fournir au monde des passifs recherchés et peu rémunérés.
La zone grise du cash
L’anonymat qui protège l’épargnant protège aussi l’argent illicite. Dans son évaluation nationale des risques de blanchiment de 2024, le Trésor américain indique que le dollar physique reste apprécié des organisations criminelles pour sa stabilité, son acceptation et l’anonymat qu’il procure. Le transport clandestin de grosses quantités de cash demeure une méthode documentée de déplacement et de blanchiment des produits du crime.
Ce constat ne permet pas de répartir les billets étrangers entre épargne, économie informelle, fraude fiscale et criminalité. Les saisies ne comptent que les flux détectés et les modèles estiment un emplacement, jamais le motif du détenteur.
La même propriété explique les usages légitimes et criminels : le billet se transmet sans registre central de ses propriétaires successifs.
La réserve hors ligne du monde
Les 2 000 milliards remplissent une fonction que les statistiques de paiement décrivent mal : conserver une créance sur la banque centrale américaine hors d’une banque, d’un réseau électrique et d’une monnaie locale.
Cette réserve physique forme une couche rudimentaire et robuste du système monétaire mondial. La numérisation des paiements et la demande de papier progressent dans des géographies et pour des usages différents.
Le dollar numérique domine les paiements mondiaux. Le billet de 100 domine un autre marché : celui de la confiance que l’on préfère pouvoir tenir dans la main.
Sources
- Réserve fédérale, Currency in Circulation: Volume et Currency in Circulation: Value, tableaux au 31 décembre 2025 publiés en mars 2026.
- U.S. Currency Education Program, Currency Facts : poids approximatif d’un billet et ordre de grandeur général de la détention extérieure.
- Ruth Judson, Réserve fédérale, Demand for U.S. Banknotes at Home and Abroad: A Post-Covid Update, IFDP 1387, mars 2024 : méthodes, flux, crises et fourchettes de détention extérieure à fin 2022.
- Réserve fédérale, Currency and Coin Services et Federal Reserve Liabilities : distribution des billets, écritures de bilan, actifs en contrepartie et remises au Trésor.
- Federal Reserve Bank of Atlanta, 2025 Survey and Diary of Consumer Payment Choice, juin 2026 : recul de l’usage déclaré des moyens de paiement papier.
- Réserve fédérale, Monetary Policy Report, juillet 2026 : actif différé consolidé et reprise partielle des versements au Trésor.
- Département du Trésor, 2024 National Money Laundering Risk Assessment, pages 43 à 47 : cash, anonymat et transport transfrontalier de produits illicites.
Limites
La localisation des billets américains n’est pas observée directement. Les fourchettes reposent sur des méthodes indirectes et sur des hypothèses différentes ; leur convergence ne supprime pas l’incertitude. L’application au stock de 2025 de proportions estimées à fin 2022 constitue un scénario illustratif. Le stock en circulation ne mesure ni la fréquence des paiements ni le nombre de propriétaires. Enfin, le revenu attribuable aux billets ne peut pas être obtenu en multipliant leur valeur par un taux directeur : il dépend de la composition complète du bilan de la Fed, du rendement de ses actifs, du coût de ses autres passifs et de ses dépenses.
Données arrêtées au 16 août 2026. Ceci n’est pas un conseil en investissement.
Cet article ne constitue en aucun cas un conseil en investissement.
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