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Uranium : marché en déficit, promesse de l'IA, et goulots cachés
Le prix de l'uranium a franchi les 100 dollars la livre au comptant, la demande des réacteurs est en passe de doubler d'ici 2040, et les besoins électriques de l'IA rebranchent le nucléaire. Mais la thèse haussière bute sur des délais, une offre concentrée et un goulot d'enrichissement dominé par la Russie. Analyse complète et sourcée, thèse et antithèse.
Le prix de l’uranium a franchi les 100 dollars la livre au comptant, la demande des réacteurs est en passe de doubler d’ici 2040, et les besoins électriques de l’IA rebranchent le nucléaire. Mais la thèse haussière bute sur des délais, une offre concentrée et un goulot d’enrichissement dominé par la Russie. Analyse complète et sourcée, thèse et antithèse.
L’uranium est redevenu, en quelques trimestres, l’une des matières premières les plus commentées. Le récit est séduisant : une demande structurellement croissante, tirée par la relance nucléaire et désormais par la soif électrique de l’intelligence artificielle, face à une offre lente à répondre. Ce récit est en grande partie fondé. Mais un marché de matière première ne se lit jamais par sa seule demande, et l’uranium cache, derrière le minerai, un goulot d’étranglement bien plus contraignant : l’enrichissement. Déroulons la thèse, puis son antithèse, avec les chiffres.
Un marché déjà tendu avant l’IA
Le signal de prix ne laisse guère de doute sur la tension. Le prix au comptant a bondi d’environ 25 % en janvier 2026 pour repasser au-dessus de 100 dollars la livre d’oxyde d’uranium, une première depuis deux ans. Surtout, le prix à long terme, celui qui compte pour les contrats des exploitants de réacteurs, a atteint 93 dollars la livre fin mars 2026 selon l’indicateur de TradeTech, son plus haut niveau depuis plus de dix-huit ans. Les enquêtes auprès des investisseurs évoquent une fourchette de 100 à 120 dollars, avec des anticipations jusqu’à 135.
Derrière le prix, un déséquilibre de fond. La production minière mondiale se situe autour de 60 000 tonnes d’uranium par an, quand les besoins des réacteurs approchent déjà 69 000 tonnes. Le manque est comblé par l’offre secondaire, c’est-à-dire les stocks, le retraitement et diverses sources non minières. Or la demande est en trajectoire de forte hausse : la World Nuclear Association projette une capacité nucléaire installée passant de 398 gigawatts électriques mi-2025 à 746 en 2040, et des besoins en uranium grimpant d’environ 68 900 tonnes en 2025 à plus de 150 000 en 2040. Dans le même temps, 78 réacteurs sont en construction dans le monde, la Chine en tête avec environ 38 unités.
L’IA rebranche le nucléaire
C’est sur cette toile de fond déjà tendue qu’arrive la demande électrique de l’intelligence artificielle. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation mondiale des centres de données passerait de 415 térawattheures en 2024 à 945 en 2030, un centre hyperscale dédié à l’IA pouvant réclamer 300 à 500 mégawatts, l’équivalent d’une ville moyenne. Cette électricité, les géants du numérique la veulent pilotable et décarbonée, et ils se sont tournés vers le nucléaire.
Les annonces se sont multipliées. À la mi-2026, chaque grand hyperscaler avait signé au moins un accord nucléaire : au total, treize projets annoncés engagent plus de 9,8 gigawatts de capacité pour alimenter l’IA. Microsoft a sécurisé un contrat d’achat d’électricité de 16 milliards de dollars sur vingt ans pour la remise en service de l’unité 1 de Three Mile Island, soit 835 mégawatts attendus vers 2027. Meta vise jusqu’à 6,6 gigawatts d’ici 2035, en s’appuyant sur des réacteurs avancés de TerraPower et Oklo et des centrales existantes de Vistra et Constellation. Google a signé avec Kairos Power et NextEra pour relancer une centrale dans l’Iowa. Amazon développe des petits réacteurs modulaires avec X-energy et Energy Northwest.
Un point de méthode s’impose ici, car il conditionne tout le raisonnement. Ces accords portent sur de l’électricité livrée entre 2027 et 2035, via des remises en service, des centrales existantes ou des petits réacteurs encore à construire. L’impact sur la demande physique d’uranium est donc réel mais différé, et il concerne autant le combustible que sa transformation. La promesse de l’IA soutient le récit de long terme ; elle ne crée pas un appel d’uranium immédiat.
Une offre concentrée et lente à répondre
Face à cette demande, l’offre a deux défauts : elle est concentrée et elle réagit lentement. Le premier producteur mondial, le kazakh Kazatomprom, et le canadien Cameco fournissent à eux deux plus de 40 % de la production, le Kazakhstan pesant à lui seul environ 40 % de l’extraction mondiale. Cette concentration est un facteur de risque en soi. Kazatomprom a d’ailleurs abaissé ses ambitions : sa production 2026 est guidée entre 27 500 et 29 000 tonnes sur une base de 100 %, sous sa capacité nominale, en raison notamment d’une pénurie d’acide sulfurique, intrant clé de l’extraction par lixiviation in situ.
Ouvrir ou relancer une mine prend des années et beaucoup de capital. Aux États-Unis, quelques projets redémarrent, comme Burke Hollow d’Uranium Energy Corp au Texas ou Shirley Basin d’Ur-Energy au Wyoming, mais la production domestique reste marginale. À plus long terme, l’offre finit par répondre au prix, ce qui tempère les scénarios les plus haussiers. À court terme, elle ne le fait pas : la World Nuclear Association note que la hausse de la demande se heurte à une base d’offre peu élastique aux niveaux de prix actuels. Fait notable, la géographie de l’offre se recompose aussi, le Kazakhstan orientant une part croissante de ses ventes vers la Chine, la Russie et l’Inde, via des contrats de long terme.
Le goulot que le marché sous-estime : l’enrichissement
Le vrai point de fragilité n’est pas toujours là où on le regarde. Extraire l’uranium ne suffit pas : il faut le convertir puis l’enrichir avant d’en faire du combustible. Or l’enrichissement est un oligopole où la Russie occupe une place dominante, avec environ 44 % de la capacité mondiale. Les États-Unis en dépendent fortement : la Russie a fourni environ 35 % de leurs importations d’uranium enrichi, et les exploitants américains lui ont acheté 4 141 milliers d’unités de travail de séparation en 2023.
Washington a décidé de couper ce lien. La loi interdisant les importations d’uranium russe, promulguée en mai 2024, entrera en plein effet en 2028, des dérogations étant possibles d’ici là. Elle débloque 2,72 milliards de dollars pour développer une filière domestique. Le problème est aigu pour les réacteurs avancés, qui réclament un combustible plus enrichi, le HALEU, dont la Russie était jusqu’en 2024 le seul fournisseur commercial. Aux États-Unis, seul Centrus produit aujourd’hui du HALEU, à petite échelle, avec plus de 900 kilogrammes livrés au département de l’Énergie et un contrat de 900 millions de dollars signé le 1er juillet 2026. Autrement dit, la relance nucléaire portée par l’IA pourrait buter moins sur le minerai que sur la capacité, à reconstruire, de l’enrichir hors de Russie.
L’antithèse : pourquoi le récit peut décevoir
La rigueur commande de prendre au sérieux les objections, car l’uranium est un marché à l’histoire cyclique et volatile, prompt aux excès d’enthousiasme comme aux désillusions. Plusieurs facteurs invitent à la prudence.
D’abord, le déficit minier n’est pas une pénurie immédiate. Il est comblé depuis des années par l’offre secondaire, et les exploitants ont longtemps préféré puiser dans leurs stocks hérités plutôt que de contracter à neuf. Ce matelas retarde l’échéance. Ensuite, la demande de l’IA est largement une histoire des années 2030. La commercialisation des petits réacteurs a pris du retard, un projet phare ayant été abandonné aux États-Unis en 2023, et les premiers SMR ne seraient pas opérationnels avant 2030 ou 2031. Les accords des géants du numérique livrent de l’électricité, pas de l’uranium demain.
À cela s’ajoute un risque d’exécution côté producteurs, avec des retards de licences et des révisions de prévisions sur plusieurs projets, et un précédent qui doit rendre humble : après Fukushima en 2011, la demande nucléaire s’est effondrée et l’uranium a passé une décennie en léthargie. Enfin, la demande de l’IA elle-même repose sur des anticipations de dépenses que nous avons appris à regarder avec prudence, de la productivité réelle de l’IA au risque de bulle sur les valorisations. Si l’investissement dans l’IA ralentit, une partie de la demande électrique promise s’évapore avec lui. Il faut noter, enfin, qu’une part du discours haussier vient d’acteurs vendant des produits d’exposition à l’uranium, ce qui invite à distinguer l’analyse de l’argument commercial.
Perspectives, et les signaux à surveiller
Une lecture équilibrée se dégage. Le marché de l’uranium est structurellement tendu, avec une demande en hausse crédible et une offre concentrée et rigide, ce qui plaide pour des prix durablement fermes. La demande de l’IA renforce ce récit, mais sur un horizon 2030 plus que sur l’immédiat, et le goulot le plus contraignant se situe à l’enrichissement, pas à la mine. Le risque n’est pas tant que la thèse soit fausse que de confondre sa direction, probablement juste, avec son calendrier, très incertain.
Pour qui veut suivre cette matière première, quelques indicateurs concentrent l’information. Le prix à long terme de TradeTech, plus révélateur que le comptant, dit la conviction des exploitants. Le rythme de contractation des utilities signale la fin du matelas de stocks. La production guidée de Kazatomprom et de Cameco donne le pouls de l’offre. Les jalons des remises en service et des SMR, ainsi que la montée en puissance de l’enrichissement hors de Russie, notamment le HALEU, diront si la promesse se matérialise. Et la trajectoire des dépenses d’IA restera le juge de paix de la demande électrique attendue. C’est cet ensemble, plus qu’un chiffre isolé, qui mérite une veille suivie.
Sources
- World Nuclear Association, marchés de l’uranium, offre et demande : capacité installée de 398 GWe mi-2025 à 746 GWe en 2040, besoins passant d’environ 68 900 à plus de 150 000 tonnes d’uranium, offre peu élastique aux prix actuels : https://world-nuclear.org/information-library/nuclear-fuel-cycle/uranium-resources/uranium-markets
- TradeTech, indicateurs de prix de l’uranium : prix à long terme à 93,00 dollars la livre d’U3O8 fin mars 2026, plus haut depuis plus de dix-huit ans : https://www.uranium.info/press_releases.php
- Sprott, « Uranium Outlook 2026 » : bond du comptant au-dessus de 100 dollars en janvier 2026, dynamique de contractation, tension structurelle (source d’un émetteur de produits uranium, à lire comme telle) : https://sprottetfs.com/insights/uranium-outlook-2026/
- Agence internationale de l’énergie, consommation électrique des centres de données de 415 TWh en 2024 à 945 TWh en 2030, besoins d’un centre hyperscale : https://www.iea.org/reports/energy-and-ai
- smrintel, recensement des accords nucléaires des géants du numérique : treize projets, plus de 9,8 GW pour l’IA, détail Microsoft, Meta, Google, Amazon : https://smrintel.com/nuclear-data-center-deals/
- Forbes, 19 février 2026, Microsoft et Amazon se tournent vers le nucléaire pour l’IA, contrat de 16 milliards de dollars pour Three Mile Island : https://www.forbes.com/sites/rrapier/2026/02/19/why-microsoft-and-amazon-are-turning-to-nuclear-power-for-ai/
- World Nuclear News, résultats de production 2025 de Cameco et Kazatomprom, guidance 2026 de Kazatomprom (27 500 à 29 000 tonnes, contrainte d’acide sulfurique) : https://world-nuclear-news.org/articles/Cameco-Kazatomprom-release-2025-figures
- World Nuclear Association, uranium et énergie nucléaire au Kazakhstan, part du pays dans la production mondiale : https://world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-g-n/kazakhstan
- U.S. Department of Energy, interdiction des importations d’uranium russe et développement de la filière domestique, 2,72 milliards de dollars : https://www.energy.gov/ne/articles/russian-uranium-ban-will-speed-development-us-nuclear-fuel-supply-chain
- Nuclear Regulatory Commission, contexte de l’interdiction : Russie à environ 44 % de la capacité mondiale d’enrichissement, environ 35 % des importations américaines, 4 141 milliers de SWU achetés en 2023 : https://www.nrc.gov/reading-rm/doc-collections/fact-sheets/uranium-import-ban
- Utility Dive, loi interdisant l’uranium russe, plein effet en 2028, déblocage de 2,7 milliards de dollars pour le HALEU et l’enrichissement : https://www.utilitydive.com/news/congress-passes-russian-uranium-import-ban-haleu-nuclear-fuel-advanced-reactors/715256/
- Power Magazine, Centrus, seul producteur américain de HALEU, plus de 900 kg livrés au DOE, contrat de 900 millions de dollars du 1er juillet 2026 : https://www.powermag.com/centrus-completes-900-kg-haleu-delivery-to-doe-in-u-s-nuclear-fuel-enrichment-milestone/
- Sprott, « Uranium’s Tale of Two Markets » : retards des SMR (premiers réacteurs opérationnels vers 2030-2031), recours aux stocks des utilities, risques d’exécution : https://sprott.com/insights/uranium-s-tale-of-two-markets/
Cet article ne constitue en aucun cas un conseil en investissement.
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