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Coupes d'aide et choc sur les engrais : le risque alimentaire qui converge sur les pays pauvres
USAID démantelée en 2025, détroit d'Ormuz perturbé en 2026 : deux chocs se superposent sur les mêmes pays importateurs. Ce que disent réellement les chiffres du WFP, de la FAO et du Lancet, sans extrapolation.
Deux évènements frappent en même temps les pays les plus dépendants de l’aide et des importations alimentaires : le démantèlement de l’agence d’aide américaine en 2025, et la perturbation du détroit d’Ormuz en 2026. Aucun des deux, pris isolément, n’est une nouveauté. Leur superposition, sur les mêmes pays, l’est. Cet article s’en tient aux chiffres documentés et écarte les estimations de bilan que personne ne peut établir aujourd’hui.
L’aide américaine, démantelée
Pendant deux décennies, les États-Unis ont été le premier bailleur bilatéral mondial. En juillet 2025, l’USAID a été dissoute et, selon le chiffre repris par le secrétaire d’État Marco Rubio lui-même, environ 83 % de ses programmes ont été supprimés.
Sur les conséquences, plusieurs équipes ont publié des projections convergentes. Le Lancet (Cavalcanti et al., 2025) estime que les programmes financés par l’USAID ont été associés à environ 91 millions de morts évitées entre 2001 et 2021, et projette, si les coupes se poursuivent, plus de 14 millions de morts supplémentaires d’ici 2030 (intervalle d’incertitude : 8,5 à 19,7 millions), dont 4,5 millions d’enfants de moins de cinq ans. Une étude distincte parue dans Lancet Global Health (février 2026), qui intègre les coupes d’autres bailleurs (Royaume-Uni, Allemagne, Canada), élargit la fourchette à 9,4 millions de décès dans un scénario modéré et 22,6 millions dans un scénario de réduction de moitié. Le Center for Global Development, de son côté, estime entre 500 000 et 1 million les vies perdues sur la seule année 2025 du fait des coupes américaines.
Ces nombres sont des projections modélisées, assorties d’incertitudes que leurs auteurs soulignent. Leur intérêt n’est pas la décimale, mais leur convergence : des méthodes et des données différentes aboutissent au même ordre de grandeur.
La faim, déjà à un niveau record
Le contexte sur lequel ces coupes s’appliquent est déjà tendu. Selon le Global Report on Food Crises 2026, publié le 24 avril 2026, 266 millions de personnes dans 47 pays se trouvaient en insécurité alimentaire aiguë (IPC phase 3 ou plus) en 2025. Le WFP Global Outlook retient un total d’environ 318 millions de personnes en faim aiguë, dont 41 millions en phase 4 (urgence) et environ 1,4 million en phase 5 (catastrophe). Pour la première fois depuis le début du suivi, deux famines ont été confirmées la même année, dans la bande de Gaza et dans des zones du Soudan ; le risque de famine est maintenu pour Gaza, le Soudan et le Soudan du Sud en 2026. Côté nutrition, 35,5 millions d’enfants étaient en malnutrition aiguë, dont près de 10 millions sous forme sévère.
Le canal des engrais
C’est ici que le second choc entre en jeu. Le Golfe est un exportateur majeur d’engrais azotés (urée, ammoniac), dont le transport maritime emprunte, comme une partie des hydrocarbures, le détroit d’Ormuz. Une perturbation y renchérit à la fois l’énergie et les intrants agricoles. Le lien entre prix des engrais et insécurité alimentaire est documenté : le choc de 2022, consécutif à l’invasion de l’Ukraine, avait nourri la flambée de la faim aiguë des années suivantes. Le rapport SOFI 2025 (FAO et agences onusiennes) rappelle que, depuis 2020, l’inflation alimentaire dépasse l’inflation générale et frappe le plus durement les pays à faible revenu, où elle a culminé autour de 30 % en mai 2023. Un nouveau choc sur les engrais et l’énergie se transmet donc en priorité aux importateurs les plus pauvres, ceux dont les rendements dépendent d’intrants achetés en devises.
Pourquoi la superposition compte
Le point n’est pas qu’un évènement isolé. C’est que la coupe d’aide retire un amortisseur au moment précis où un choc d’offre renchérit les prix, et que les deux frappent largement les mêmes pays : Soudan, Soudan du Sud, Yémen, République démocratique du Congo, Somalie figurent parmi les plus grandes crises recensées par le GRFC, et comptaient aussi parmi les bénéficiaires de l’aide américaine.
Aucun bilan chiffré précis de cette superposition ne peut être établi aujourd’hui, et toute estimation d’un nombre de morts « supplémentaires » imputables à un mois de blocus relèverait de la conjecture. Ce qui est documenté, c’est l’amplification d’un risque, signalée à la fois par le WFP, la FAO et les auteurs du Lancet. Un élément aggravant, souvent négligé, mérite d’être noté : les coupes de financement réduisent aussi la collecte de données. Le GRFC 2026 relève la plus faible disponibilité de données depuis dix ans, ce qui complique précisément le ciblage de l’aide là où elle manque le plus.
Sources principales : Lancet, Cavalcanti et al. (2025) et Lancet Global Health (février 2026) ; Center for Global Development ; WFP Global Outlook et Global Report on Food Crises 2026 (FSIN / GNAFC, 24 avril 2026) ; SOFI 2025 (FAO, IFAD, UNICEF, WFP, OMS) ; déclarations publiques du Département d’État américain sur le périmètre des coupes de l’USAID.
Cet article ne constitue en aucun cas un conseil en investissement.
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