Liban : le grand perdant oublié, et le pari syrien très dangereux de Trump
Israël occupe près d'un cinquième du Liban, le gaz promis reste un mirage, et Donald Trump suggère désormais que la Syrie d'al-Sharaa s'occupe du Hezbollah. Analyse documentée d'un pays qui n'a rien demandé et que personne ne veut reconstruire, alors que l'Iran se voit promettre 300 milliards.
Pendant que l’Iran négocie 300 milliards de reconstruction, le Liban compte ses morts et ses villages rasés. Et Washington lui prépare une nouvelle épreuve.
Israël occupe aujourd’hui près de 2 000 kilomètres carrés du sud du Liban, soit près d’un cinquième du pays, sa plus profonde incursion depuis vingt-cinq ans. Plus d’un million de Libanais ont fui, et les frappes israéliennes ont fait près de 3 800 morts depuis le 2 mars, selon le ministère libanais de la Santé. Et alors que le mémorandum signé le 17 juin entre Washington et Téhéran promet à l’Iran un plan de reconstruction d’au moins 300 milliards de dollars, personne, à ce stade, ne propose rien d’équivalent à Beyrouth. C’est la suite directe de la guerre d’Iran de 2026 et du MOU américano-iranien, à suivre dans le fil géopolitique du journal.
Un pays bâti sur un équilibre que tout déstabilise
Pour comprendre l’enjeu, il faut tenir l’histoire en tête. Le Liban est une mosaïque d’une quinzaine de communautés, dont l’une des plus anciennes présences chrétiennes de la région, organisée depuis le Pacte national de 1943 par un partage confessionnel du pouvoir. Cet équilibre a déjà volé en éclats une fois, dans la guerre civile de 1975 à 1990, refermée par l’accord de Taëf. Il porte aussi la mémoire d’une tutelle militaire syrienne, de 1976 jusqu’au retrait de 2005 arraché après l’assassinat de Rafic Hariri. Le Hezbollah, lui, est né de l’invasion israélienne de 1982 ; la guerre de 2006 s’était close sur la résolution 1701 du Conseil de sécurité, censée éloigner ses combattants au nord du fleuve Litani. C’est cet édifice, déjà fragilisé par l’effondrement économique de 2019, que la guerre actuelle ébranle de nouveau.
L’invasion du Sud
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël frappent l’Iran et tuent son guide suprême. Le Hezbollah reprend ses tirs ; Israël répond par une offensive d’ampleur. À partir du 16 mars, cinq divisions entrent au sud Liban, les ponts du Litani sont détruits pour couper la région du reste du pays, et la ville de Bint Jbeil devient un champ de bataille. Fin mai, l’armée israélienne franchit le Litani pour la première fois depuis 2006, s’empare du château de Beaufort et encercle Nabatieh, cœur politique et économique de la communauté chiite. La résolution 1701 est piétinée, et le cessez-le-feu du MOU n’impose aucun retrait israélien du Liban.
L’enjeu gazier, un mirage de plus
Le sous-sol marin libanais a longtemps nourri l’espoir d’une sortie de crise. L’accord maritime de 2022, négocié par Washington, avait partagé la zone contestée : Israël conservait le champ de Karish, qu’il exploite depuis, et le Liban récupérait l’essentiel du gisement de Qana. Mais le premier puits foré côté libanais, Qana 31/1, s’est révélé sec en 2023. Les estimations officielles d’environ 25 000 milliards de pieds cubes de réserves restent spéculatives, et le secteur n’avance qu’au ralenti, malgré l’attribution en janvier 2026 d’un nouveau bloc à TotalEnergies, Eni et QatarEnergy. Pendant que l’État hébreu monétise sa part, le Liban attend toujours la sienne, et la guerre, en gelant tout investissement offshore et en ravageant l’agriculture du Sud, repousse encore l’horizon.
Le pari syrien de Trump, une boîte de Pandore
C’est sur ce terrain déjà miné que le président américain a lancé son idée. Le 7 juin, puis en marge du G7, Donald Trump a suggéré que la Syrie « s’occupe » du Hezbollah à la place d’Israël, dont il juge la campagne trop meurtrière, en louant le président syrien Ahmed al-Sharaa, ancien chef djihadiste passé par al-Qaïda. L’idée, qui remonte à un projet de mars d’envoyer des troupes syriennes désarmer le Hezbollah, est presque unanimement jugée explosive.
Pourquoi ? Parce qu’elle réveillerait tout ce que le Liban tente d’enterrer. Faire entrer une armée syrienne à dominante sunnite, issue de factions islamistes dont certaines ont été accusées d’exactions contre des minorités, dans un pays à forte population chiite et chrétienne, c’est rallumer la mèche confessionnelle. Michael Young, spécialiste du Liban au Carnegie Middle East Center, parle d’une idée « complètement absurde » et d’une « boîte de Pandore » qui « diviserait le Liban ». Le Washington Institute avertit qu’une telle intervention provoquerait « un conflit sectaire entre Syriens et Libanais », offrirait au Hezbollah un nouveau cri de ralliement et exporterait l’instabilité d’un pouvoir syrien qui ne contrôle pas encore pleinement sa propre armée. S’y ajoute la mémoire de l’occupation syrienne : même les adversaires du Hezbollah préfèrent encore le parti de Dieu à un retour des soldats de Damas. Sans surprise, la Syrie a refusé, le président libanais Joseph Aoun s’y oppose, et l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Égypte et la Turquie ont tous découragé l’idée. Reste qu’elle a été formulée par la première puissance mondiale, et qu’elle dessine une issue où la guerre civile serait sous-traitée.
Le grand perdant d’une guerre qu’il n’a pas voulue
Le Liban n’a rien demandé. Son État dénonçait les frappes comme une atteinte à sa souveraineté, son gouvernement plaidait pour le désarmement du Hezbollah, et c’est la riposte du parti à l’assassinat du guide iranien qui a entraîné le pays dans une guerre dont il paie le prix fort. Or, dans le grand marchandage régional, c’est l’Iran qui se voit promettre une reconstruction à 300 milliards, quand le Liban, lui, fait face à des besoins déjà chiffrés par la Banque mondiale à 11 milliards pour la seule guerre de 2023-2024, dont 250 millions à peine sont financés à ce jour.
Le tableau libanais est sans appel : un PIB amputé d’environ 40 pour cent depuis 2019, une livre qui a perdu 98 pour cent de sa valeur, plus d’un tiers de la population sous le seuil de pauvreté, et une guerre de 2026 qui ajoute ses propres milliards de dégâts. À cette équation déjà intenable, l’idée d’une intervention syrienne ajouterait le risque le plus dangereux de tous, celui d’un effondrement intérieur. Le Liban n’est pas le théâtre secondaire de la crise régionale. Il en est devenu la victime la plus silencieuse, et peut-être la prochaine ligne de fracture.
Sources
- World Bank, Lebanon Recovery and Reconstruction Needs (RDNA, besoins à 11 Md$, coût 14 Md$, PIB -40 % depuis 2019), mars 2025, https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2025/03/07/lebanon-s-recovery-and-reconstruction-needs-estimated-at-us-11-billion
- World Bank, Lebanon Emergency Assistance Project FAQ (programme LEAP de 1 Md$, 250 M$ financés, déficit de 750 M$), février 2026, https://www.worldbank.org/en/news/factsheet/2026/02/17/lebanon-emergency-assistance-project-frequently-asked-questions
- SANA, bilan du ministère libanais de la Santé depuis le 2 mars (3 666 morts au 10 juin, porté à 3 798 morts et 11 798 blessés à la mi-juin), juin 2026, https://sana.sy/fr/international/2310948/
- Al Jazeera, Israeli forces push past Lebanon’s Litani River (≈ 2 000 km² occupés, Beaufort, Nabatieh ; analyse d’Imad Salamey, Lebanese American University), 31 mai 2026, https://www.aljazeera.com/news/2026/5/31/israeli-forces-push-past-lebanons-litani-river-how-significant-is-it
- Wikipedia, 2026 Lebanon war (chronologie de l’invasion, cinq divisions, ponts du Litani, pression américaine sur la Syrie), consulté en juin 2026, https://en.wikipedia.org/wiki/2026_Lebanon_war
- Time, How an Israeli Ground Invasion of Lebanon Could Unfold (déroulé de l’invasion terrestre, déplacements massifs, population chiite du Sud), 16 mars 2026, https://time.com/article/2026/03/16/how-an-israeli-ground-invasion-of-lebanon-could-unfold/
- CNN, Why Trump’s proposal for Syria to fight Hezbollah will send shudders across Lebanon (Michael Young, Carnegie ; dimension sectaire ; Israël ne se retire pas), 16 juin 2026, https://www.cnn.com/2026/06/16/world/trump-syria-lebanon-hezbollah-analysis-intl
- The Washington Institute, The U.S. Should Not Encourage Syria to Enter Lebanon (risque de conflit sectaire, fragilité de l’armée syrienne), juin 2026, https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/us-should-not-encourage-syria-enter-lebanon
- i24NEWS, Syria’s al-Sharaa rejects military action against Hezbollah despite Trump’s push (refus de Damas, conditions liées au retrait israélien), 17 juin 2026, https://www.i24news.tv/en/news/middle-east/artc-syria-s-al-sharaa-rejects-military-action-against-hezbollah-despite-trump-s-push-report
- Ynet, Could Syria move against Hezbollah ? Trump remarks spark regional uncertainty (citations de Trump au G7, position d’Aoun et de la diplomatie libanaise), 16 juin 2026, https://www.ynetnews.com/article/hk11wtg1ffl
- The National, Lebanon signs offshore gas deal with TotalEnergies, Eni and QatarEnergy (Block 8, relance lente après l’accord maritime de 2022), 10 janvier 2026, https://www.thenationalnews.com/business/2026/01/10/lebanon-signs-offshore-gas-deal-with-totalenergies-eni-and-qatarenergy/
- NOW Lebanon, The full story of Block 9 (puits Qana 31/1 sec en 2023 ; estimation spéculative de 25 Tcf), novembre 2023, https://nowlebanon.com/the-full-story-of-bloc9/
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