// analyse
Soufre : les engrais et le nickel pris dans la crise du Golfe

Garanties de lectureDatée, sourcée, sans tracker
Niveaux de preuveProfondeur 3 : source liée · 4 niveaux détectés
Sommaire et notions12 étapes · 2 notions
Analyse complète
Le 3 septembre 2026, Mosaic a prévenu que ses opérations de phosphates en Louisiane resteraient probablement arrêtées pendant une période prolongée, avec des suppressions de postes prévues plus tard dans l’année à Uncle Sam et Faustina. L’entreprise invoque la difficulté et le coût d’approvisionnement en soufre. Elle précise que la production d’ammoniac à Faustina continue. Point de Mosaic en Louisiane.
Pourquoi ce contraste ? Les phosphates ont besoin d’acide sulfurique pour traiter la roche. Ce réactif relie leur production à celle du pétrole, du gaz et de certains métaux. Quand son approvisionnement se tend, des usines très différentes subissent la même contrainte.
Entre le minerai et le produit, il faut un réactif
Le soufre commercial ne vient pas seulement de gisements exploités pour lui-même. Il est notamment récupéré lors du raffinage du pétrole et de la purification du gaz naturel. Une partie de la matière retirée des hydrocarbures devient ainsi une ressource pour d’autres industriels. L’USGS décrit cette filière de récupération, distincte de l’extraction minière du soufre. Description des procédés.
Son débouché majeur est la fabrication d’acide sulfurique. Les deux produits sont liés, mais ne sont pas interchangeables : le soufre est une matière première, l’acide un produit transformé dont la concentration, le transport et les usages doivent être précisés. Un prix par tonne de soufre ne se compare pas directement à un prix par tonne d’acide. USGS ; fiche industrielle Sumitomo.
Dans la voie humide de fabrication des engrais phosphatés, l’acide attaque la roche pour en extraire l’acide phosphorique, qui servira ensuite à produire l’engrais. Il faut donc davantage qu’un stock de phosphate dans le sous-sol. Il faut le produit chimique qui permet de le traiter. La documentation technique de l’EPA décrit cette étape et la séparation du gypse qui en résulte. EPA, section 8.9.2.1.
Pour certains minerais de nickel, le principe économique est voisin. Le procédé HPAL, ou lixiviation acide sous haute pression, utilise de l’acide sulfurique pour récupérer le métal contenu dans des minerais oxydés. « Lixivier » signifie ici mettre les métaux recherchés en solution afin de pouvoir les séparer. Les installations indonésiennes concernées produisent notamment un intermédiaire appelé MHP, un précipité d’hydroxydes contenant nickel et cobalt, destiné à la chaîne des matériaux de batteries. Ce n’est pas encore une batterie, ni une tonne de nickel pur. Définition du procédé ; périmètre des installations décrit par Reuters.
La carte des dépendances change alors de forme : un producteur d’engrais et une installation de nickel peuvent se retrouver à rechercher les mêmes cargaisons de soufre. Leur concurrence ne porte pas sur le produit fini, mais sur un intrant nécessaire à sa fabrication.
La tension avait commencé avant Ormuz
Dans une analyse publiée le 28 janvier 2026, CRU décrivait déjà un marché du soufre tendu en 2025, des perturbations de production et une hausse des besoins liés aux phosphates et au nickel. L’analyste soulignait aussi le rôle des stocks remis sur le marché pour compenser les manques. Ce diagnostic précède la crise militaire du printemps ; ses prévisions, en revanche, ne doivent pas être prises pour des volumes effectivement produits depuis. Analyse de CRU.
Il existait même un avertissement industriel : un article de CRU publié le 29 janvier rapportait que Mosaic avait annoncé dès le 16 décembre 2025 des démarches de mise à l’arrêt de production de superphosphate simple au Brésil, face au renchérissement du soufre. Les difficultés d’approvisionnement de 2026 ont donc frappé une filière déjà fragilisée. Chronologie des annonces.
Les perturbations du Golfe ont ajouté le risque maritime à cette tension. Dès le 6 mars, Reuters décrivait la vulnérabilité des transformateurs indonésiens dépendant des cargaisons moyen-orientales. Cette dépendance concerne des flux commerciaux : elle ne signifie pas que toute la production mondiale de soufre se trouve derrière le détroit d’Ormuz, ni que toutes les routes ont été bloquées de façon identique et continue. Reportage daté du 6 mars.
Pour une usine, le problème pertinent n’est pas la quantité totale de soufre existant sur Terre. C’est la quantité accessible, avec les caractéristiques requises, livrable avant l’épuisement des stocks et à un prix compatible avec la production. Une offre abondante mais inaccessible ne règle pas le planning de la semaine suivante.
Mosaic : une facture qui arrive après la hausse
Au 4 août, Mosaic indiquait que Bartow fonctionnait à 40 % du rythme annuel visé. Ce dénominateur compte : il ne s’agit ni de 40 % de toute la capacité américaine, ni d’une baisse de 40 %. Au Brésil, l’entreprise décrivait une mise à l’arrêt en cours de sa production d’engrais de base, tout en maintenant l’activité de nutrition animale à Cajati. Résultats du deuxième trimestre.
Les décisions brésiliennes avaient déjà été rapportées en juillet par Reuters, notamment la prolongation d’arrêts et un projet de mise en veille progressive d’Uberaba à partir de septembre. Le calendrier publié reste une intention : nous n’avons pas de confirmation de chaque étape réalisée depuis. Dépêche du 8 juillet, republiée le 9.
Le communiqué financier révèle surtout un décalage essentiel. Le coût moyen du soufre consommé dans le segment Phosphate était de 522 dollars par long ton au deuxième trimestre. Les contrats conclus avec les raffineurs de la côte américaine du golfe du Mexique pour le troisième trimestre atteignaient 705 dollars par long ton, mais Mosaic précisait que leur effet apparaîtrait principalement dans les résultats du quatrième trimestre. Ce sont un coût consommé et un prix contractuel, pas deux observations identiques d’une cotation au comptant. Rubrique Phosphate Results and Outlook.
Ce décalage explique pourquoi l’annonce d’une détente des prix ne suffit pas à dater le rétablissement des marges. Les achats, le transport, le passage par les stocks et la vente des produits finis ne surviennent pas simultanément. Un contrat déjà conclu ne se réécrit pas au dernier prix entendu. Inversement, des stocks acquis moins cher peuvent protéger temporairement un fabricant pendant une hausse.
Ralentir la production apporte une autre difficulté : une partie des charges demeure alors qu’elle se répartit sur moins de tonnes. Les comptes de Mosaic mentionnent précisément, dans son segment brésilien, des coûts d’arrêt et des frais fixes moins bien absorbés. Ils signalent aussi, au Brésil, des difficultés d’accès au crédit chez les clients. Le problème ne se résume donc pas à une matière première plus chère. Communiqué T2, Mosaic Fertilizantes ; Form 10-Q, analyse des activités.
Pour autant, la perte nette du groupe ne peut pas être rebaptisée « facture du soufre ». Elle comprend également des effets de change, une réévaluation défavorable de la participation dans Ma’aden et des charges sur un projet abandonné. Ces postes ne mesurent pas la pénurie physique. Form 10-Q, pages 29–30.
Une tonne d’engrais, 270 dollars de sensibilité
Un calcul permet de mesurer l’ordre de grandeur, à condition de ne pas le faire passer pour un coût effectivement supporté par toutes les usines.
Le 8 juillet, Platts évaluait le soufre granulé livré au Brésil à 1 200 dollars par tonne métrique, contre 525 dollars le 26 février. La base est CFR Brésil : le prix inclut le fret maritime jusqu’au port de destination désigné, pas tous les coûts jusqu’à l’usine. Définition de l’ICC. Dans le même article, Mosaic indiquait qu’il fallait environ quatre tonnes de soufre pour produire dix tonnes de DAP ou de MAP, les phosphates diammonique et monoammonique. Ce coefficient est celui communiqué par l’entreprise, pas une constante universelle de tous les procédés. Prix Platts et déclaration recueillie.
En appliquant ce coefficient aux deux prix, la seule contribution du soufre passe de 210 à 480 dollars par tonne d’engrais, soit 270 dollars supplémentaires. C’est une sensibilité arithmétique, toutes choses égales par ailleurs. Ni la totalité du coût de production, ni la variation observée du prix payé par un agriculteur.
Calcul : (4 ÷ 10) × 525 = 210 ; (4 ÷ 10) × 1 200 = 480 ; 480 − 210 = 270 USD par tonne métrique de DAP ou MAP. Entrées publiées par Platts.
Cette différence peut être absorbée dans la marge du fabricant, répercutée dans son prix de vente, partagée avec d’autres acteurs ou évitée en réduisant l’activité. Aucune de ces réponses ne garantit que la même quantité d’engrais sera produite et utilisée.
L’agriculteur se trouve ensuite devant une décision qui dépend aussi du prix de sa récolte, de ses sols et de sa trésorerie. Il peut accepter le surcoût ou ajuster ses achats. Le mécanisme permet d’identifier un risque sur les marges agricoles et les volumes ; il ne permet pas de déduire mécaniquement un pourcentage de baisse des rendements ou une hausse déterminée du prix de l’alimentation. Nous ne disposons pas ici d’un modèle agronomique ou d’un contrefactuel permettant ce chiffrage.
Le nickel HPAL face à ses contraintes d’approvisionnement
Le 14 avril, Reuters rapportait, sur la base de trois sources anonymes, des réductions d’au moins 10 % dans plusieurs installations indonésiennes produisant du MHP. Plusieurs tournaient auparavant au-dessus de leur capacité nominale : leur réduction les ramenait vers ce niveau. Ce constat ne signifie donc pas une baisse de 10 % de l’ensemble du nickel indonésien. Il décrit une situation au printemps, pas les taux de marche de septembre. Enquête de Reuters.
Les autres contraintes comptent également. La disponibilité et le prix du minerai sont affectés par les quotas miniers indonésiens. Une réduction de production ne permet donc pas d’isoler, à elle seule, la part imputable au soufre. Reportage sur les quotas.
Une unité HPAL consomme un réactif pour traiter son minerai. Si le réactif manque ou devient prohibitif, le minerai peut rester disponible sans que la production intermédiaire suive. Un cours de métal élevé ne fait pas arriver une cargaison retenue ailleurs.
La dépendance n’est pas identique pour les procédés métallurgiques qui n’utilisent pas cette voie acide. Et la consommation par tonne de nickel obtenue dépend du minerai et du fonctionnement de l’installation. Transformer un chiffre observé sur une unité en coefficient pour tout le pays serait une fausse précision. Périmètre technique du HPAL.
Au Congo, vendre l’acide soutient la fonderie
Il existe une autre façon de rencontrer l’acide sulfurique : en produire lors du traitement de minerais sulfurés. Les gaz soufrés issus de certaines fonderies sont captés et transformés en acide. La même substance devient alors un produit à vendre, plutôt qu’une facture à payer. EPA, section 8.10.2.
Pour le deuxième trimestre 2026, Ivanhoe Mines rapporte 119 603 tonnes d’acide vendues et 56 millions de dollars de revenus associés à Kamoa-Kakula. Il s’agit du périmètre du complexe et de revenus, pas d’un bénéfice net ni du chiffre d’affaires consolidé d’Ivanhoe. Résultats publiés le 29 juillet.
Le tableau des coûts rend le mécanisme plus parlant : le coût d’exploitation de la fonderie est de 0,41 dollar par livre de cuivre payable produite, tandis que le crédit d’acide atteint 0,39 dollar. Mais le coût C1 total reste de 2,84 dollars par livre, car il comprend d’autres opérations. Le C1 est un indicateur industriel non défini par les normes IFRS. Décomposition C1.
Les recettes de l’acide réduisent le coût net présenté par l’entreprise. Elles y sont déjà intégrées : les ajouter de nouveau à la marge reviendrait à les compter deux fois.
Cette organisation n’est pas propre au Congo. Acids Co., société japonaise liée à DOWA et Sumitomo, décrit une production à partir de gaz issus de la métallurgie du cuivre et du zinc et des ventes, notamment, à des installations HPAL aux Philippines. Ce circuit illustre une complémentarité industrielle. La société ne précise pas quels volumes seraient disponibles pour de nouveaux acheteurs. Organisation des approvisionnements d’Acids Co.
Pourquoi la réponse de l’offre prend du temps
Un prix plus élevé peut inciter à remettre des stocks sur le marché, à les refondre, à modifier les destinations des cargaisons ou à investir dans la récupération. CRU décrivait déjà ces ajustements avant la guerre. L’offre n’est donc pas absolument figée. Stocks et circuits commerciaux.
Mais lorsqu’un produit est récupéré pendant une autre activité, l’incitation ne suffit pas toujours à en obtenir beaucoup plus rapidement. Un raffineur arbitre d’abord sa production de carburants ; une installation gazière doit traiter du gaz ; une fonderie a besoin de concentrés métalliques. Développer un débouché lucratif pour le soufre ou l’acide ne supprime pas ces conditions. C’est une conséquence de la coproduction décrite par l’USGS et l’EPA, pas une prévision chiffrée de l’offre. USGS ; EPA.
Acheter de l’acide déjà fabriqué peut contourner une étape de transformation, mais change le problème logistique. Les installations de transport et de stockage doivent convenir au produit. La fiche de Sumitomo distingue d’ailleurs les concentrations commercialisées et les moyens de transport. Une cargaison de soufre et une cargaison d’acide ne se remplacent pas sur un simple changement de bon de commande. Fiche produit.
Il faut enfin conserver un contrepoint : tous les prix ne montent pas sans interruption. Dans une publication du 1er septembre, CRU évaluait le soufre CFR Brésil à 1 075 dollars par tonne pour la semaine close le 27 août, après une détente par rapport à ses sommets de juin et début juillet. Il s’agit d’une évaluation CRU, distincte de celles de Platts utilisées dans notre calcul ; nous ne les fusionnons pas en une série continue. Une baisse partielle ne démontre pas que les contrats, les stocks et la rentabilité de chaque usine ont déjà retrouvé leur équilibre. Évaluation CRU.
La sécurité minière commence avant la tonne de métal
Les documents établissent des arrêts et des arbitrages industriels, un renchérissement d’intrants et des effets comptables décalés. Ils ne permettent pas de calculer une perte mondiale de nickel attribuable au seul soufre, encore moins une inflation alimentaire qui en découlerait avec certitude.
Leur enseignement est néanmoins concret. Sécuriser un minerai tout en laissant son traitement dépendre d’un réactif exposé aux mêmes perturbations maritimes ne termine pas le travail. Les capacités de récupération, les contrats et les stocks font partie de l’outil industriel, au même titre que le gisement.
La sortie de crise devra donc se lire dans les livraisons et dans les usines : disponibilité des intrants, retour des volumes, coûts réellement consommés, puis marges. Le soufre rappelle qu’une politique d’approvisionnement en métaux peut échouer plusieurs étapes avant l’apparition du métal.
Pour prolonger la lecture
Les chaînes de transformation complètent notre enquête sur les stocks américains de cuivre et leur coût d’attente. Côté hydrocarbures, Les banquiers du baril suit les contrats, le financement et les infrastructures qui organisent les flux pétroliers.
Sources
Les sources sont accessibles dans le texte et les légendes. La collecte a été arrêtée au 12 septembre 2026. Les documents techniques de l’USGS et de l’EPA servent à expliquer les procédés, jamais à présenter des statistiques anciennes comme actuelles.
Décisions et comptes de Mosaic. Point de Louisiane, 3 septembre ; résultats T2, 4 août ; 10-Q signé le 5 août, trimestre clos le 30 juin. Déclarations de l’entreprise et comptes intermédiaires non audités, avec des périmètres distincts.
Prix et antériorité de la tension. CRU, 28 janvier et 29 janvier ; Platts, évaluations des 26 février et 8 juillet ; CRU, semaine close le 27 août, publication du 1er septembre. La définition CFR est celle de l’ICC. Les évaluations des deux fournisseurs ne sont pas fusionnées.
Transformateurs et décisions industrielles. Reuters : approvisionnement, 6 mars, quotas miniers, 6 mars, réductions HPAL, 14 avril, arrêts brésiliens, dépêche du 8 juillet. Les pages liées sont des republications identifiées de l’agence.
Acide et cuivre. Ivanhoe Mines, résultats du 29 juillet, trimestre clos le 30 juin : volumes vendus, revenus et tableau C1. Acids Co. décrit son propre circuit industriel.
Procédés. USGS, présentation du soufre et compendium, section Sulfur ; EPA 8.9, acide phosphorique et 8.10, acide sulfurique ; Sumitomo glossaire HPAL et fiche acide. Les deux fiches EPA datent de 1993, remises en forme en 1995 : elles documentent la chimie, pas les capacités actuelles.
Limites
Cette enquête repose sur des documents publics, des données de fournisseurs spécialisés et des reportages ; elle ne comporte ni visite d’usine ni entretien réalisé par l0g. Les comptes intermédiaires de Mosaic sont non audités. Les explications des entreprises restent leurs déclarations, même lorsqu’elles figurent dans un dépôt réglementaire. Les réductions indonésiennes rapportées en avril reposent en partie sur des sources anonymes ; leur ampleur actuelle n’est pas établie ici. Le calcul de 270 dollars est une sensibilité à coefficient constant, sans audit du coût de chaque usine. L’enquête ne fournit pas de relevé exhaustif des prix au 12 septembre, de mesure de la part mondiale du Golfe ni d’estimation générale des effets sur les récoltes.
Cet article ne constitue en aucun cas un conseil en investissement.
// historique des révisions
- publication
- révision
Les corrections substantielles suivent la politique de correction et sont consignées dans le changelog éditorial.
$ cd ..