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Qui paie les pertes du QE ? La taxe invisible que la BCE étudie pour les banques

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Analyse complète
La Banque centrale européenne n’a envoyé aucune facture aux banques. Elle envisage quelque chose de plus discret : cesser de rémunérer une tranche supplémentaire de leur argent.
Les banques de la zone euro doivent actuellement conserver auprès de leur banque centrale nationale une somme moyenne égale à 1 % de certains dépôts et autres engagements à court terme. Cette réserve obligatoire ne rapporte plus rien depuis septembre 2023. Tout ce qui dépasse ce minimum est, dans le régime actuel, rémunéré au taux de la facilité de dépôt, soit 2,25 % depuis juin 2026.
Le 23 juillet, Christine Lagarde a confirmé que le Conseil des gouverneurs discuterait d’un relèvement de cette obligation. Elle a aussi précisé que le sujet n’avait pas été traité lors de cette réunion. Selon Reuters, l’option débattue consisterait à doubler le taux de 1 % à 2 %. Aucune décision n’est prise et d’autres pistes circulent.
L’enjeu se résume pourtant avec une multiplication :
173,561 milliards d’euros × 2,25 % = 3,905 milliards d’euros par an
Les 173,561 milliards correspondent aux réserves obligatoires moyennes publiées par la BCE pour la période du 6 mai au 16 juin 2026. Si l’assiette restait identique, passer de 1 % à 2 % ajouterait approximativement le même montant à la poche rémunérée à 0 %. L’ordre de grandeur rejoint le calcul de Reuters : près de 4 milliards d’euros d’intérêts annuels en moins pour les banques et, symétriquement, de charge en moins pour l’Eurosystème.
Ce calcul statique n’est ni une prévision de bénéfice ni une estimation de l’effet sur le crédit. Il révèle simplement le transfert au centre du débat.
La facture en trois mouvements
Le scénario commence pendant les années de taux très bas.
- L’Eurosystème achète des obligations avec l’APP et le PEPP. Fin 2025, ces portefeuilles représentaient encore 3 745 milliards d’euros.
- Le paiement de ces titres crée des réserves dans le système bancaire. Ces réserves figurent au passif des banques centrales.
- À partir de 2022, les taux montent rapidement. Les obligations anciennes continuent de verser leurs coupons faibles, tandis que le coût des réserves bancaires se recale presque immédiatement sur le taux directeur.
Le bilan fonctionne donc à deux vitesses. La banque centrale a acheté du long terme à taux faible, puis financé ce portefeuille avec une dette à vue devenue chère.
La Bundesbank donne la version la plus limpide du problème. Son revenu net d’intérêts est passé de -13,1 milliards d’euros en 2024 à -4,2 milliards en 2025. Sa perte annuelle a reculé de 19,8 à 8,6 milliards, mais ses pertes cumulées reportées atteignent désormais 27,8 milliards.
Les comptes de la BCE, l’institution centrale, sont distincts de ceux de la Bundesbank et des autres banques centrales nationales. La BCE a perdu 1,254 milliard d’euros en 2025, contre 7,944 milliards en 2024. Sa charge nette d’intérêts s’est presque évaporée, de 6,983 milliards à 178 millions, en raison notamment de taux moyens plus bas et de la réduction du bilan. Ces chiffres ne doivent donc pas être additionnés comme s’ils décrivaient une seule entreprise.
Le tour de 4 milliards
Pour comprendre l’option à 2 %, imaginons deux compartiments dans le compte d’une banque auprès de l’Eurosystème.
- Le premier contient les réserves obligatoires. Il est rémunéré à 0 %.
- Le second contient le surplus. Il est rémunéré à 2,25 %.
Changer le taux de réserves de 1 % à 2 % élargit le premier compartiment et rétrécit le second. Dans une photographie où le volume total de réserves ne bouge pas, l’Eurosystème verse moins d’intérêts sans vendre une seule obligation et sans modifier son taux directeur.
Le mot taxe demande une précision. Juridiquement, il ne s’agit pas d’un impôt voté et encaissé par un État. Économiquement, une obligation de conserver un actif à 0 % alors qu’un actif voisin rapporte 2,25 % crée un coût d’opportunité. Les travaux de la Banque des règlements internationaux rappellent que les réserves obligatoires non rémunérées sont traditionnellement modélisées comme une taxe sur l’intermédiation bancaire.
La BCE assume déjà le principe. Lorsqu’elle a ramené la rémunération des réserves obligatoires à zéro en 2023, elle a expliqué vouloir réduire le montant total d’intérêts nécessaire pour mettre en œuvre sa politique monétaire. Le débat de 2026 porte sur la taille de la poche concernée.
Les banques ne peuvent pas faire disparaître les réserves
Le mot « immobiliser » peut induire en erreur. Une banque doit respecter son obligation en moyenne sur une période de six à sept semaines. Elle peut déplacer ses réserves d’un jour à l’autre et les prêter à une autre banque. Surtout, les banques prises ensemble ne peuvent pas transformer leurs réserves en prêts aux ménages par un simple clic. Elles peuvent se les transférer, mais seul le bilan de l’Eurosystème peut en réduire le total.
Avec encore un peu plus de 2 000 milliards d’euros de liquidité excédentaire, la hausse à 2 % serait donc d’abord un changement de prix. Reuters indique que seules quelques banques devraient lever des liquidités supplémentaires, la majorité détenant déjà plus que le niveau envisagé.
Cette conclusion ne vaut pas pour toujours. La BCE estime que les réserves déclinent d’environ 470 milliards d’euros par an avec l’arrivée à échéance des portefeuilles. D’après son enquête auprès des trésoriers bancaires, les établissements représentant la moitié des actifs bancaires de la zone pourraient se rapprocher de leur niveau de réserves préféré d’ici fin 2026. Un relèvement décidé dans un océan de liquidités peut devenir plus contraignant à mesure que l’eau baisse.
L’équation « 174 milliards de réserves supplémentaires = 174 milliards de crédits en moins » est donc fausse. L’effet sur le financement dépendrait de la répartition des réserves, du coût pour les banques qui doivent en acquérir, de leurs marges et de leurs choix commerciaux.
La chaîne des payeurs possibles
Le premier payeur est identifiable : la banque commerciale perd la rémunération sur la tranche reclassée. La suite n’est pas automatique.
Une banque peut absorber ce manque à gagner dans son résultat. Elle peut aussi chercher à préserver sa rentabilité par plusieurs canaux : rémunération moins généreuse des dépôts, marge plus élevée sur certains crédits, commissions ou réduction de dépenses. Les actionnaires peuvent également recevoir moins de bénéfices. Aucun chiffre public ne permet aujourd’hui d’attribuer les 3,9 milliards entre ces options.
Les différences entre établissements seront importantes. Une banque riche en dépôts et en réserves ne ressemble pas à une banque dépendante du financement de marché. Les marchés nationaux de dépôts sont eux-mêmes très inégaux. La revue de stabilité financière de mai 2026 situe le rendement des fonds propres des grandes banques de la zone près de 10 % en 2025, tout en soulignant l’hétérogénéité des marges et de la concurrence pour les dépôts.
Les déposants constituent un candidat crédible au partage de la facture, mais pas une certitude. Les propres travaux de la BCE montrent que les dépôts à vue réagissent peu et de façon très inégale aux taux directeurs. Cette lente transmission a soutenu les profits bancaires depuis la remontée des taux. Elle montre un canal possible, pas la preuve qu’une hausse des réserves serait répercutée euro pour euro aux clients.
À l’autre bout de la chaîne, l’Eurosystème améliore ses comptes. Cela peut raccourcir la période pendant laquelle les banques centrales nationales ne versent plus de bénéfices à leurs gouvernements. La BCE n’a effectué aucune distribution aux banques centrales nationales au titre de 2025. Un euro de charge évité n’est toutefois pas un euro immédiatement versé au budget public : il peut d’abord réduire une perte reportée ou reconstituer un coussin.
Francfort en a-t-elle besoin ?
Deux lectures peuvent être vraies en même temps.
La première est monétaire. La BCE avait annoncé dès mars 2024 qu’elle réexaminerait en 2026 les paramètres de son cadre opérationnel. Les réserves obligatoires créent une demande stable de monnaie centrale, aident au pilotage des taux courts et peuvent prendre davantage d’importance lorsque la liquidité excédentaire se contracte. Le taux de 1 % avait été maintenu, comme la rémunération à 0 %, dans l’attente de ce retour d’expérience.
La seconde est budgétaire. Le relèvement réduirait directement la facture d’intérêts de l’Eurosystème et les pertes de certaines banques centrales nationales. Reuters rapporte que ce motif divise les gouverneurs : utiliser un instrument monétaire pour réparer des comptes ressemble, pour certains, à une décision de nature fiscale.
Le besoin financier n’est pas urgent au sens opérationnel. La BCE affirme pouvoir remplir son mandat quels que soient ses résultats et disposait fin 2025 de 71,4 milliards d’euros de capital et de comptes de réévaluation. La Bundesbank souligne de son côté une valeur nette de 363 milliards, largement portée par la réévaluation de son or. Une banque centrale ne fait pas faillite comme une banque commerciale dans sa propre monnaie.
Surtout, les pertes se résorbent déjà. La BCE prévoit un retour au bénéfice en 2026 ou 2027, sous réserve des taux, des changes et de la composition de son bilan. Les titres APP et PEPP diminuent à mesure qu’ils arrivent à échéance. Le passif rémunéré se contracte avec eux.
Cela ne rend pas la question des intérêts versés aux banques illégitime. Selon la BCE, elle-même et les banques centrales nationales ont réalisé environ 300 milliards d’euros de bénéfices entre 2012 et 2021. Une partie a renforcé leurs coussins et le solde distribuable des banques centrales nationales alimente généralement les budgets publics. Réduire un coût inutile peut protéger leur indépendance et limiter les futurs appels au contribuable. Mais l’argument d’efficacité doit être séparé de l’envie de faire disparaître plus vite une perte embarrassante.
Le test qui tranche le débat
Une question simple permet d’évaluer la réforme : la BCE choisirait-elle encore 2 % si l’Eurosystème affichait des bénéfices records ?
Si la réponse repose sur une demande de réserves mieux calibrée, une transmission des taux plus robuste et un cadre adapté à la raréfaction de la liquidité, le relèvement peut être une réforme monétaire cohérente. Il faudra alors publier l’analyse par pays et par modèle bancaire, le calendrier, les effets attendus sur les taux monétaires et les conditions de réexamen.
Si la justification principale est d’économiser près de 4 milliards, le dispositif ressemble davantage à un prélèvement sur les banques. Il peut encore être défendable, notamment après plusieurs années de forte rentabilité bancaire, mais il doit être présenté comme un choix de répartition et non comme une simple opération de plomberie.
La facture du QE n’a pas disparu avec la fin des achats. Elle est restée dans les bilans sous la forme d’obligations lentes et de réserves devenues coûteuses. Passer de 1 % à 2 % ne l’effacerait pas. Cela déplacerait environ 4 milliards d’euros par an de la colonne des banques commerciales vers celle de l’Eurosystème, au taux actuel.
Le titre de payeur final resterait, lui, à écrire.
Sources
- BCE, conférence de presse du 23 juillet 2026, question sur les réserves obligatoires : Christine Lagarde confirme une discussion future et l’absence de débat lors de cette réunion.
- BCE, statistiques sur les réserves obligatoires, période du 6 mai au 16 juin 2026 : 173,561 milliards d’euros de réserves moyennes, rémunération à 0 %.
- BCE, décision monétaire du 23 juillet 2026 : taux de dépôt à 2,25 %, APP et PEPP en extinction passive.
- BCE, cadre opérationnel de mars 2024 : taux de réserves à 1 %, rémunération à 0 %, revue des paramètres en 2026.
- BCE, décision du 27 juillet 2023 : passage de la rémunération des réserves obligatoires à 0 % à compter de septembre 2023.
- BCE, comptes annuels 2025, sections 1.2 et 1.3.3 : portefeuilles, mécanique du risque de taux, perte, charge nette d’intérêts, coussins et retour attendu aux bénéfices.
- Bundesbank, comptes annuels 2025 : pertes 2024 et 2025, revenu net d’intérêts, pertes reportées et valeur nette.
- BCE, adaptation des banques à la baisse des réserves, 2 avril 2026 : rythme projeté de décrue et niveaux de réserves préférés.
- BCE, revue de stabilité financière, mai 2026 : rentabilité bancaire, marges et disparités des marchés de dépôts.
- BCE, explication des profits et pertes des banques centrales, mise à jour le 19 mai 2023 : transmission budgétaire, coussins et capacité opérationnelle.
- Reuters, option à 2 % et calcul de près de 4 milliards, 30 juin 2026, puis options concurrentes et débat monétaire ou fiscal, 23 juillet 2026.
- Banque des règlements internationaux, « Reserve requirements as a financial stability instrument », Working Paper 1182, avril 2024 : coût des réserves non rémunérées et traitement économique comme taxe.
Méthode et limites
- Arrêté des informations : 13 août 2026. À cette date, aucun relèvement à 2 % n’est décidé. Le scénario vient de Reuters et la tenue future d’une discussion a été confirmée par Christine Lagarde.
- Le calcul de 3,905 milliards est un ordre de grandeur statique : 173,561 milliards × 2,25 %. L’assiette, le taux directeur, le volume et la répartition des réserves évolueraient après une décision.
- Les 173,561 milliards et les quelque 2 160 milliards de liquidité excédentaire ne décrivent pas exactement le même jour. Le second montant et le coût proche de 4 milliards sont des calculs Reuters ; le visuel ne constitue pas un bilan consolidé.
- Une économie d’intérêts pour l’Eurosystème n’équivaut pas immédiatement à un bénéfice ou à un versement budgétaire. Les comptes de la BCE et des banques centrales nationales sont distincts.
- L’article identifie des canaux possibles vers les dépôts, les crédits, les commissions ou les actionnaires. Il ne prétend pas mesurer leur répartition future ni un effet causal sur l’offre de crédit.
- Les banques détiennent des volumes de réserves et des structures de financement très différents. Un résultat agrégé ne décrit pas l’impact sur chaque établissement ou chaque pays.
- Pour le contexte complet du bilan, des portefeuilles APP et PEPP et de TARGET, voir le guide l0g Lire le bilan de la BCE et les soldes Target2.
Cet article ne constitue en aucun cas un conseil en investissement.
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